1954 : et Lucien devint Julien
Le thème de son examen d’auteur, passé avec succès, était « Notre premier baiser » , et ses parrains Alain Romans (qui venait de composer la bande originale des « Vacances de Monsieur Hulot », de Jacques Tati) et un certain Kauffmann.
Avec le recul, le texte de l’examen, hâtivement troussé dans une arrière salle de la société où on l’on isolait les candidats, nous parle au futur de ses premiers thèmes de prédilection, au point qu’on pourrait presque y entendre sa voix en filigrane : « Le temps a effacé/Dans mon cœur l’amertume /Tous mes chagrins passés/Aujourd’hui se consument/Mais je ne puis oublier/Un souvenir troublant/Notre premier baiser ».
De Lucien Ginzburg à Julien Gris et... Serge Gainsbourg
Son acte de naissance mentionnait « deuxième jumeau », puisqu’il avait une sœur jumelle, Liliane.
S’il a pris un pseudonyme, c’est qu’il maîtrise encore mal son écriture et le sait.
Il va alors se concentrer sur la composition, prenant la place de son père dans l’orchestre, qui se produit chez « Madame Arthur », et signer sous son propre nom, légèrement modifié (Ginzburg-Gainsbourg) dès 1957, et « Serge » parce que « ça sonne russe » (Prokofiev, Eisenstein etc).
Les amours perdues
Sur ces six premiers titres, deux sont parvenus jusqu’à nous : « Défense d’afficher », interprétée par Pia Colombo en 1959, et « Les amours perdues », créée pour Juliette Gréco et reprise par lui en 1961, sur son troisième 25 cm :
« Tous les serrements de cœur
Tous les serments d’amour
Tous les serre-moi, serre-moi
Dans tes bras mon amour »
Suivront en 54 : « Nul ne le saura jamais » et « Pour si peu d’amour », et, début 55, « Les mots inutiles », « Je broyais du noir », « J’ai le corps damné par l’amour ».
Rencontre avec Boris Vian
On est encore au temps des livres de Simonin, des films de Becker (« Touchez pas au grisbi ») et d’« Irma la douce » dont Valentin le désossé aurait pu être joué par un certain Boris Vian, idole de Serge car il marie jazz et chanson. La réciproque sera vraie puisque l’auteur du « Déserteur » verra immédiatement en lui le « nouveau Cole Porter ».
C’est en 1956, à la « Fontaine des Quatre Saisons », que Serge l’entend pour la première fois, dans ses chansons cosignées avec Alain Goraguer
Entre eux, plus d’un point commun : les mêmes traits anguleux (mais Boris est autrement athlétique), le même répertoire à l’estomac et… le même trac qui noue ledit estomac et vous paralyse en scène. Deux ans plus tard, Vian signera la postface de son premier 25 cm, « Du chant à la une ! », aussi mémorable que le disque lui-même, enregistré avec le même Goraguer et couronné du Prix Charles Cros, malgré son échec commercial. Gainsbourg, Vian et le longiligne Philippe Clay ont alors l’air de trois frères d’infortune.
Devenu pianiste d’ambiance pour survivre, Serge fait désormais le parcours des cabarets, passant d’Aznavour au même Cole Porter au clavier du Milord l’Arsouille, et découvrant, entre-deux, Billie Holiday au Blue Note, sur la Rive Gauche. Souvenir garanti, à fleur de beau.
Le poinçonneur des Lilas
En 1956, il dépose enfin, et entre autres, « Le poinçonneur des Lilas », créée par les Frères Jacques, chantée par Jean-Claude Pascal, Philippe Clay et… le jeune Hugues Aufray en face A de « Mes petites odalisques », autre de ses perles rares. Cette fois-ci, c’est parti ! Mais s’il est immédiatement adoubé par la profession, le grand succès mettra… 20 ans à venir, pour l’interprète Gainsbourg. Vingt ans (1959-1979) où il fera paradoxalement celui des autres, surtout au féminin.


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