Entretien avec Alejandra Norambuena-Skira - Secrétaire Générale du Fonds d'Action Sacem
A.S : Avant tout, c’est la place de la création dans nos vies quotidiennes qui a disparu. Il y a une frilosité ambiante, un rejet du risque. Je doute fort que quelqu’un accepte aujourd’hui de monter Jazz y toros, par exemple… Le climat de polémique autour de la corrida rebuterait immédiatement les programmateurs et c’est fort triste car cela relève de l’autocensure. La société a peur et s’interdit les choses d’elle-même.
T.S : Le Fonds d’Action a pour but de faire sauter ces cadenas, n’est-ce pas ?
A.S : Oui, et parfois, les cadenas sautent, en effet. Le meilleur exemple en est Montreux, dès 1991. Nous proposions un mélange des registres (jazz, variété, classique…) et nous lancions un genre encore inédit : l’hommage. Le pari n’était franchement pas gagné d’avance ; il nécessitait une organisation affolante et une forme d’ouverture, à la fois de la part du public et des musiciens. Cela a fonctionné. La patience est nécessaire, dans ce métier. Au contact de Claude Nobs, j’ai vraiment appris à me partager entre une écoute apaisante des artistes et une hyperréactivité pour surmonter les innombrables obstacles de dernière minute. Il est impossible de faire l’économie de ce grand écart-là pour avancer.
T.S : Quelle est votre perception du rapport entre la musique savante et le public ?
A.S : La mort de Rostropovitch a sonné un glas bien malheureux, à mon sens : il y a très peu, aujourd’hui, d’interprètes classiques qui soient encore de grandes stars internationales, à part quelques chefs d’orchestre ou chanteurs lyriques. Nous assistons à un véritable changement de société …. maintenant c’est "Paris Hilton" (sic !!!). A partir de ce constat, avec le Conseil d’Administration nous nous posons de vraies questions sur la culture dans notre société. Nos opérations auprès des jeunes – afin de les sensibiliser en termes d’écoute et de créations – et nos accords de subvention contribuent au renouveau de cet art-là. Mais les moyens sont limités et ce n’est donc pas facile.
T.S : Vous regrettez de n’avoir pas un budget supérieur ?
A.S : Ce n’est pas si simple. Bien sûr, on voudrait toujours davantage de moyens. Mais nous rencontrons aussi des difficultés plus pernicieuses relatives à notre image. La plupart des gens pensent que notre mission va de soi puisqu’elle émane de la Sacem. Ils n’imaginent pas son degré d’exigence. Traiter les demandes est une chose, mais nous sommes également dans une démarche active : nous proposons des pistes, nous ouvrons des brèches. Je pense par exemple au lien entre poésie et musique tissé grâce au soutien accordé à Seghers. Moi-même, mon équipe – Marie-Hélène Cazet et Bernadette Bombardieri – , le conseil d’administration depuis 30 ans, sans oublier Sophie Mangin qui a fait un travail fantastique et à qui je pense souvent, sommes en permanence en train de promouvoir la culture en cherchant ce qui peut la servir et à quoi elle peut servir. Ce n’est pas rien et je serais heureuse de voir quelques journalistes s’attarder franchement sur notre fonctionnement culturel pour qu’ils le constatent enfin…
T.S : Avez-vous d’autres regrets de ce genre ? Quelles sont par exemple vos relations avec l’Etat ?
A.S : : Je regrette parfois que l’Etat n’accorde pas un soupçon de confiance supplémentaire à des projets qui ne coûtent pas cher et font un bien fou. Je regrette également que la culture soit encore synonyme d’amusement et non pas d’épanouissement. La culture entre dans une logique sociale car le plaisir qu’elle apporte tempère les difficultés, participe à une marche positive du monde. Le levier du Fonds d’Action, c’est la musique. Pour Gérard Garouste, que je ne connais pas mais dont je suis le travail avec l’association La Source, ce sera la peinture. Au-delà des différences de medium, il s’agit fondamentalement de la même chose : nous donnons "l’envie d’avoir envie" comme disait Johnny…
T.S : Donnez-nous un exemple qui vous tient à coeur dans cet ordre d’idée…
A.S : L’association Crescendo, emmenée par Alain Ortega. Peu importe qu’il ne soit pas une immense star ou un compositeur reconnu au niveau national et international. Il met la musique au service d’enfants en grande difficulté et le résultat est là, pour eux. Il les ouvre à une possibilité de vie meilleure. Je trouve ça fabuleux.[...]


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