Hommage à Jack Diéval
C’est en effet peu dire que Jack était un personnage, imposant, haut en couleurs, à mi-chemin entre l’univers de Graham Greene et celui d’Agatha Christie, entre Peter Ustinov et le Major Thompson, qu’on aurait imaginé sans peine dans l’Angleterre au temps de ses comptoirs, racontant toutes ses vies à la veillée en tirant sur sa pipe et égrenant sur son clavier une lointaine mélopée, au swing feutré.
Le dernier membre du club, ni blasé ni candide, qui vous joue autour de minuit une mélodie à réveiller Humphrey Bogart et Ingrid Bergman réunis. Il suffit de citer quelques-uns de ceux qu’il côtoya pour rappeler l’envergure, l’aura de cet homme-orchestre : Duke Ellington, Boris Vian, Errol Garner, Kenny Clarke, Bill Coleman, Nat King Cole, Dizzy Gillespie, Henri Salvador, Henri Lemarchand, Georges Prêtre, Jacques Faizant, Raymond Queneau, et, le temps d’un standard –qui par définition dure longtemps- Frank Sinatra, Dean Martin, ainsi que Barbra Streisand et Cher ! Ce dernier, cosigné avec son ami Michel Rivgauche, s’intitulait en français « J’ai le mal de toi » (interprété par Françoise Hardy) et en anglais « The way of love » -peut-on rêver meilleur titre de hit ?- et obtint l’Oscar de l’ASCAP en 1964 : peu peuvent en dire autant.
Surnommé par les uns « L’impressionniste du jazz », par les autres « Le Debussy du jazz », respecté par tous, il passa avec la même grâce de Bach à Duke, de Mozart à Gershwin, d’un concerto pour piano, quartet et orchestre de jazz à un oratorio (« Le Chemin »), du Royal Albert Hall de Londres à la Scala de Milan, du Musikverein de Vienne au Festival de Cannes, de la Santa Cecilia de Rome au Palais de Chaillot, de la radio à la télévision. Qui ne se souvient des émissions « Jazz aux Champs Elysées », « Sur votre piano », « Le jazz et vous », ou encore de sa légendaire jam session en multiplex pour le satellite « Early Bird » (1965), du Festival Mondial de piano à Nancy (1972), puis au Palais de Chaillot (1975), du Grand Prix de la Chanson d’Outre-Mer (1982), de ses concerts pour les JMF, de ses colloques en université, de ses classes d’improvisation à l’Ecole Normale Supérieure de Musique de Paris ?
Bref, qui ne se souvient de Jack Diéval, l’homme qui avait tout vécu, tout joué, tout compris, souriait en permanence à la vie, savourait les bons mots comme les bons mets, adorait provoquer, perpétuant avec son confrère Alain Goraguer l’esprit frondeur et iconoclaste de Vian à la Sacem ? Avec Boris, il avait écrit « C’est le be bop », « La vie grise », « J’ai donné rendez-vous au vent », « Ce n’est que l’ombre d’un nuage », titres qui ont conservé soixante-dix ans après toute leur poésie, tout leur pouvoir de suggestion, et donnent la mesure du talent alors en gestation du futur auteur de « L’écume des jours ». Avec Queneau, Jack continua de tracer la voie, le (micro)sillon, en superbe touche-à-tout et réussit-tout qu’il était.
A sa façon, ce pianiste reconnu traversait aussi notre monde incognito, en catimini, en connivence, parlant au monde entier avec ses notes, au fil d’un dialogue ininterrompu avec son instrument et confident, l’ami Steinway.
Elu au conseil d’administration de la Sacem en 1982, il en devint vice-président en 1984, fonction qu’il occupa désormais régulièrement (1985, 88, 93, 96 et 97), se consacrant à la défense du droit d’auteur avec la même passion qu’il nourrissait pour la philosophie, l’ésotérisme, l’humanisme.


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