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1928-1954 : de Chaptal à Neuilly, un enfant de la Sacem

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1928 : naissance rue Chaptal ...

Porte d'entrée de la Sacem, rue Chaptal
En ce temps-là, la Sacem habitait, non pas au 21, mais au 10 de la rue Chaptal, dans le neuvième arrondissement de Paris.

Et la famille de Joseph Ginzburg, pianiste de cabaret qui ne rêvait que de classique et aurait aimé devenir peintre, s’installa au… 11 bis de la même rue, en face de l’Ecole de filles et de la Société des Auteurs. Le décor idéal pour notre héros.
Elle avait d’ailleurs d’illustres prédécesseurs puisque cette rue, qui ne dépassait pourtant pas le numéro 35, avait vu défiler Verlaine, Sainte Beuve, Maurice Barrès, Max Jacob, Anatole France, Maupassant, Charles Cros, Courteline et Guitry, qu’elle avait abrité les amours d’Apollinaire et Marie Laurencin, qu’elle hébergerait le Hot Club de France (inauguré par Duke Ellington et Django Reinhardt), le magazine « Rock and Folk », la société Gibson, Marcel Mouloudji et le célèbre Yannis Xenakis, dans son hôtel particulier.

... ou rue des artistes

Guichets d'admission de la Sacem, rue Chaptal
C’est dire si elle aurait pu s’appeler « Rue des artistes », à défaut de « Rue Gainsbourg ». Et si le fils de Monsieur Joseph, Lucien, devait assister sans le savoir, puis en le sachant, au ballet incessant des auteurs et compositeurs venus toucher leurs droits ou déposer leurs oeuvres, dans la maison d’en face.

Les jours de répartition, Ravel y croisait Mireille, Maurice Jaubert y côtoyait Marguerite Monnot, Vincent Scotto Nadia Boulanger. Et d’aucuns fêtaient l’heureux évènement au Saint Marcoux, restaurant situé au numéro 15 voisin et rebaptisé en 1965 « L’Annexe » pour cette raison. La légende veut que les veilles de « répart ‘ », certains y passaient des nuits blanches et un peu grises à refaire le monde, des chansons et peut-être déjà la Sacem.
Et Lucien –futur Serge- qui sortait de sa maternelle, située au… 12, ne pouvait pas ne pas les voir, les deviner, les pressentir, même si, à l’instar de son père, il ne rêvait que de peinture !

Mais celle qui l’impressionnait le plus était une matrone vieillissante, bedonnante et redondante, flanquée de deux pékinois et d’un « gigolo » à distance respectable, qui l’avait à la bonne et lui paya un jour un diabolo grenadine : « Je savais qu’elle était Fréhel, elle ne savait pas que je serais Gainsbourg » (sic).
Pas plus que la Sacem ne se doutait que de l’autre côté de la rue grandissait un de ses futurs éminents sociétaire, faisant ses gammes dès 1934. Une poignée de notes parvenait-elle parfois jusqu’aux petites mains de la Documentation Générale, par la fenêtre ouverte de juillet ? On peut toujours rêver.

« Beethoven me narguait de la hauteur de son génie »

Entre Lucien-Serge et la Sacem, dont le fronton, surmonté des initiales ACE (pour Auteurs, Compositeurs, Editeurs) et, plus haut, d’un buste de Beethoven et de frises sculptées de femmes et d’enfants jouant des instruments, devint vite l’horizon, c’était donc une vieille histoire, quasiment de famille : « Il y avait Beethoven qui me narguait de la hauteur de son génie » , résumera-t-il cinquante ans plus tard.

Mais lui préférait Chopin, Alfred Cortot -alors son meilleur interprète, et hélas, plus tard collaborateur du Maréchal- et bien sûr Manet, Monet et les autres.
L’avenir, pour lui, ne faisait pas de doute : il réussirait là où son père avait échoué, devant la toile au lieu du pupitre, d’abord parce que c’était un « art majeur », qu’on y devenait « deux ex machina » et arrêtait un peu le temps, et accessoirement parce qu’on y peignait des filles dévêtues.
Sur le chemin de l’école Condorcet, ce sont des acteurs, des saltimbanques qu’il croisait. Des sociétaires, nommés Willemetz, Yvain, Christiné ou Trenet, déjà son idole. Mais curieusement, son père n’entrait jamais « chez Beethoven », ne franchissait pas le seuil du « 10 » : il ne composait pas, seulement clavier et leader du groupe « Les Tortorella’s ». Avec la Sacem, on faisait rue à part chez les Ginzburg. 
Etait-il à sa fenêtre ce jour où la société remit son Grand Prix au sémillant Maurice Chevalier, alors star internationale, et à son compositeur Henri Betti ?
Peut-être pas, car il lui préféra toujours Piaf, comme il nous le confia plus tard à Neuilly, et que la France avait alors d’autres problèmes, lui avait épinglé au revers une détestable étoile jaune… Il n’empêche. Lucien aimait le blues, le jazz, tout ce qui montait la nuit de la cave enfumée du 14, ce club de jazz si chaud et exotique : comment un si petit endroit pouvait-il contenir à la fois Armstrong, Ellington, Reinhardt, Grappelli, et consort ?

Sur son piano, qu’il pratiquait depuis l’âge de 6 ans sous la houlette paternelle, il jouait des Polonaises, des ballades, des études et des préludes, et il attendit en quelque sorte 20 ans, soit 1954, avant de traverser à son tour la rue pour entrer dans la « Maison musicienne », comme eût dit le fou chantant, et y déposer ses premières oeuvres. Pour prendre date avec le destin.
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