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1984 : master-class à la Sacem

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Gainsbourg face aux jeunes sociétaires

Je t'aime moi non plus, Aux armes et cetera, Ecce homo...

1984 : Serge Gainsbourg sort d’un échec cinématographique (« Equateur ») et d’une nouvelle réussite discographique (« Love on the beat »).
Depuis le triomphe de « Aux armes et cetera », en 1979 (« La beauté cachée des laids », « Vieille canaille »), il est enfin devenu à 50 ans un « hitmaker » à la première personne, lui qui ne dépassait guère les 2500 exemplaires avec ses plus beaux albums : « La ballade de Melody Nelson », « L’homme à la tête de chou » (son disque le plus autobiographique et son pire échec, en 1973).
Seuls, « Je t’aime, moi non plus » et « Sea sex and sun » ont rencontré le grand public, si l’on excepte ses titres pour d’autres, dont bien sûr Jane Birkin : « Ex-fan des sixties », « Lolita go home » etc, Alain Chamfort (« Manureva »), Françoise Hardy (« L’anamour »)…

Or, depuis cinq ans, tout lui réussit, et en particulier le « talk over », ancêtre du rap : sa « Marseillaise » reggae s’est vendu à 500 000 exemplaires (un come-back qui fait penser à celui de Ferré, 10 ans avant et au même âge, avec « C’est extra »).
Il a transformé l’essai deux ans plus tard avec « Mauvaises nouvelles des étoiles » (« Ecce homo », « Overseas telegram »). Il vient d’écrire et réaliser son plus bel album –d’adieu- à Jane (« Baby alone in Babylone », avec « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » et « Les dessous chics »), pour Isabelle Adjani (« Pull marine », « Ohio », « Beau comme Bowie »), Alain Bashung (« Play blessures »), Alain Chamfort (« Amour année zéro » (« Bambou », « Chasseur d’ivoire », « Malaise en Malaisie »). Il travaille pour Jacques Dutronc, Julien Clerc, Catherine Deneuve, et s’est même payé le luxe de remonter sur scène au Palace, après 20 ans d’absence et d’abstinence.
Il multiplie les films publicitaires, s’essaie au clip, se voit repris à l’étranger (« Je t’aime, moi non plus », « Je suis venu te dire que je m’en vais », « Malaise en Malaisie »…).

Autant dire que tout, ou presque, lui réussit, sauf peut-être la vie.
Jane est partie, et le Docteur Gainsbourg a libéré son Hyde en lui, un certain Gainsbarre capable de tout ou presque, de « Champs Elysées » à « 7 sur 7 », d’ « Apostrophes » au « Jeu de la Vérité ».

Découvrez l'interview d'Alain Chamfort dans laquelle il nous dévoile les détails et rebondissements attachés à sa collaboration avec Serge Gainsbourg pour Manureva, l'un des plus grands tubes de sa carrière (un million d'exemplaires), qui faillit s'appeler "Air california"….

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La rencontre

Master-class à la Sacem
A cette époque, la Sacem convie chaque mois ses nouveaux adhérents à des conférences-débats avec des « professionnels de la profession », auteurs, compositeurs, interprètes, éditeurs, producteurs. Lavilliers, Ferré, Souchon, Jonasz, Le Forestier, Aubert, Dabadie, Delanoë, Lemesle et même David Gilmour sont passés par là.

La rencontre avec l’homme de la rue Chaptal, qui réside alors rue de Verneuil, dans le XVIème arrondissement, ne pouvait pas ne pas se faire.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Gainsbourg se retrouve face à une centaine de jeunes talents, dans les Salons Willemetz de la Sacem, par un jour de grand vent.

Pas une seconde, il n’a hésité à venir
, même s’il a de toute évidence le trac.
En jeans, Repetto (sans chaussettes), mèche en bataille, et flanqué d’un verre d’Armagnac dans lequel il trempe des morceaux de sucre qu’il croque à fleur de micro (!), l’homme est à la hauteur de sa réputation, de son personnage.
A table, pendant le déjeuner, il n’a pensé qu’à sa rencontre, qu’on appellerait aujourd’hui « master class », tout en se transformant peu à peu en Gainsbarre, au fur et à mesure que le moment fatidique approchait. A 14 heures 30 précises, il se lève comme un seul homme, au septième étage de la Sacem : c’est l’heure !
Le face à face promet d’être chaud, et il tiendra parole.
 
Master-class à la Sacem
Les premières minutes du débat seront en effet « hard » : il bouscule son public, l’interpelle, n’est pas à prendre avec des pincettes, décochant quelques flèches assassines à ses pairs de l’époque : personne ne trouve grâce à ses yeux.
Stupeur et tremblement dans les rangs, où l’on ne sait plus quoi faire, ni quoi dire : poser une question, c’est recevoir une réponse en plein cœur. Du coup, une partie de l’assistance, excédée et déçue, se lève et s’en va bruyamment.

C’est ce qu’il voulait, séparer en quelque sorte le bon grain de l’ivrée, sous couvert d’ivresse. A partir de ce moment-là, il change de comportement et devient attachant, attentif et attentionné avec les auditeurs restants : un vrai papa poule qui distille souvenirs, réflexions et conseils à la cantonnée.

Trois heures plus tard, il faudra littéralement l’arracher à ce public qu’il a adopté et ne veut plus quitter. Gainsbourg et Gainsbarre se sont réconciliés devant nous, et donnent l’impression d’un mélange de liberté et de fragilité extrêmes, sans garde fou ni retour possible. Serge Gainsbourg a en réalité amorcé sa chute en atteignant les cîmes, en l’occurrence les grèves torrides de la Jamaïque, où l’auraient abandonné les muses de sa vie.

Morceaux choisis

De cette journée mémorable, ne restent en écho que ces morceaux choisis, que nous soumettons à votre sagacité en vous invitant à imaginer le reste (décor, son, rires et parfois… larmes !).
Pas de parisianisme : la chanson se vend dans les campagnes. Vous devez attaquer les campagnes, la brousse.     
En France, vous avez Paris, Lyon, Marseille, quelques grandes villes et puis vous avez la brousse. Et la brousse, vous devez l’attaquer directement, être à niveau…
Il faut que les gamines dans les banlieues et les petites bourgades puissent fantasmer ou s’agiter sur votre personnage, votre langage, votre gestuelle… En fait, ce sont les filles qui achètent les disques, pas les mecs. Elles voient le disque, elles demandent aux mecs de l’acheter, et les mecs allongent le blé ! Ce qui fait que ce sont les chanteurs qui vendent le plus ! Jamais les femmes ne vendront autant de disques que nous !
Mais ne faites pas le procès du show-business, car le show-business est très sérieux et ne balance pas le blé. Un disque vaut tant et il faut qu’il soit rentable : il n’y a pas de mécénat dans les arts mineurs. Il y a des millions en jeu, et il faut que ça rapporte immédiatement… La sophistication extrême serait de faire ce que l’on aime et d’avoir des major companies qui vous suivent !
En studio, j’ai droit à 5 jours, et en 5 jours, tout est fait, je remplis mon contrat. Je ne suis pas Stravinski. La musique de Stravinski est structurée, écrite. Pas la mienne.     
Je dis oui ou non à l’arrangeur : c’est tout. C’est pour cela que c’est vivant. Je fais une musique mineure, mais vivante, qui s’adresse immédiatement à celui qui écoute... Il faut réussir dans les arts mineurs de son vivant et dans les arts majeurs quand on est mort.
Dans les arts majeurs, vous devez accepter d’être visionnaire et de n’être connu qu’à titre posthume, cent ans après votre mort… « Se survivre » est une conception classique, désuète, complètement anachronique. Il ne faut pas se survivre, il faut mourir avec soi-même. Je ne tiens pas à ce que mon œuvre survive. Il faut vivre dans l’instant présent, faire passer le message au présent, c’est cela le modernisme.
Ecrire des chansons, c’est le pied ; et puis, juste après, il y a un phénomène de rejet.     
Immédiatement après avoir écrit une chanson, j’ai envie de faire autre chose. C’est un facteur de mouvement : rejeter est dynamique…
Pour moi, la chanson idéale, c’est la chanson d’amour, d’homme à femme : c’est comme cela qu’on « cartonne », ou alors en chantant « La Marseillaise », comme je l’ai fait. Mais ne vois pas pourquoi, parce qu’on a des millions d’auditeurs –et donc pratiquement le don d’ubiquité- il faudrait emm… le monde avec des chansons engagées !
Le problème est de trouver des sons français pour stopper la colonisation anglo-américaine, car pour l’instant, ils sont plus forts que nous…     
Pour les Anglais et les Américains, le message est complètement accessoire. Pour les Français, non, le message existe et il est important. Tout ce que je balance en prosodie est primordial, sinon je ne serais pas là !
Le français est moins cool que l’anglais, mais quand il est bien utilisé (comme je l’utilise, soit dit sans forfanterie), quand on a le sens de la prosodie, ça marche !
Je cherche un mec qui trouve un nouveau style pour baiser les anglo-américains : cela fait 20 ans que j’attends d’être étonné par un gamin ! J’aimerais bien être en danger, seulement, voilà, ce n’est pas le cas. J’existe toujours, au bout de 25 ans : je ne crains rien, maintenant, je suis mythique !
Il faut s’adorer, absolument être égocentrique, il faut être un battant…     
Pour moi, Piaf est la dernière chanteuse des rues. Alors, trouvons une chanteuse des rues : là, il y a un créneau ! Où est-elle ? Il y a de bonnes chanteuses, mais elles ne sont pas déchirantes, elles n’ont pas souffert.
Piaf, Judy Garland, Billie Holiday ont souffert : voilà des filles qui vous arrachent les tripes ! Moi, j’ai souffert, beaucoup, j’ai des cicatrices jusqu’à l’os. Et ça se sent sur le vinyle, parce que tout ce qui est gravé est grave. Il faut avoir vraiment souffert dans la vie pour être intègre. La dérision implique beaucoup de souffrances, de contacts avec les filles qui vous ont fait souffrir. Vous ne pouvez faire de la dérision sans avoir beaucoup souffert, ou alors vous faites comique troupier… Plus la passion est froide, plus le cynisme est brûlant ! ».
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