1979-1995 : nuits blanches à la Jamaïque
Lerichomme raconte Gainsbourg
Pendant plus de 20 ans, qui disait Serge Gainsbourg disait Philippe Lerichomme, son directeur artistique, réalisateur, complice, confident, ami, et aussi celui de Jane jusqu’à nos jours.
Le miroir et le « retour » dont rêve tout musicien, sinon tout artiste, ici son partenaire attitré, après sa collaboration passionnante avec le grand Claude Dejacques dans les années 60. Entre le chanteur et le producteur, la fusion fut totale, d’une qualité rare : respect !
Leur collaboration avait débuté avec « L’homme à la tête de chou », en 1973, et ne s’arrêta qu’à la disparition de l’artiste. Et qui disait Lerichomme disait discrétion, réserve, pudeur : tous les journalistes vous le confirmeront, qui s’échinèrent en vain à tenter de l’interviewer, avant et après 1991.
Toujours, Philippe s’effaça, ayant autant à cœur de ne pas parler de Serge en public que de lui dire ce qu’il pensait vraiment et de lui laisser néanmoins le dernier mot, le choix final. Ceci ne donne que plus de prix à l’entretien exclusif que l’ami Philippe, alors membre de la Commission des Variétés de la Sacem, nous attribua en 1995 (Notes n°14 –mai/juin 95), à l’occasion du quinzième anniversaire de la sortie triomphale de « l’album » de sa vie, « Aux armes et cetera ».
Un disque de producteur autant que de créateur, puisqu’il en avait eu lui-même l’idée un dimanche soir qu’il rongeait son frein au Rose Bonbon, club situé sous l’Olympia, à attendre un groupe qui ne venait pas et entendre en boucle une bande de disco, punk et reggae.
Vous avez dit reggae ? Le reste appartient désormais à l’histoire, petite et grande, racontée ici côté coulisses.
Le miroir et le « retour » dont rêve tout musicien, sinon tout artiste, ici son partenaire attitré, après sa collaboration passionnante avec le grand Claude Dejacques dans les années 60. Entre le chanteur et le producteur, la fusion fut totale, d’une qualité rare : respect !
Leur collaboration avait débuté avec « L’homme à la tête de chou », en 1973, et ne s’arrêta qu’à la disparition de l’artiste. Et qui disait Lerichomme disait discrétion, réserve, pudeur : tous les journalistes vous le confirmeront, qui s’échinèrent en vain à tenter de l’interviewer, avant et après 1991.
Toujours, Philippe s’effaça, ayant autant à cœur de ne pas parler de Serge en public que de lui dire ce qu’il pensait vraiment et de lui laisser néanmoins le dernier mot, le choix final. Ceci ne donne que plus de prix à l’entretien exclusif que l’ami Philippe, alors membre de la Commission des Variétés de la Sacem, nous attribua en 1995 (Notes n°14 –mai/juin 95), à l’occasion du quinzième anniversaire de la sortie triomphale de « l’album » de sa vie, « Aux armes et cetera ».
Un disque de producteur autant que de créateur, puisqu’il en avait eu lui-même l’idée un dimanche soir qu’il rongeait son frein au Rose Bonbon, club situé sous l’Olympia, à attendre un groupe qui ne venait pas et entendre en boucle une bande de disco, punk et reggae.
Vous avez dit reggae ? Le reste appartient désormais à l’histoire, petite et grande, racontée ici côté coulisses.
Au commencement : le titre
© Manuscrit original de "My lady heroine" (Philips)
« A part « Je t’aime, moi non plus » qui était un énorme succès international avec une cinquantaine de « covers » (y compris par deux hommes ensemble, deux femmes ensemble et même chez nous Bourvil et Jacqueline Maillan en duo), son œuvre personnelle restait relativement confidentielle par rapport au grand public, tout en étant unanimement reconnue par les initiés, y compris « Melody Nelson » !
Comme ce dernier, « L’homme à la tête de chou » était aussi un album concept très personnel, sans concessions, avec d’étonnants exercices de style, et puis l’introduction du « talk over », c’est-à-dire de la voix parlée en rythme, qu’il a régulièrement repris par la suite.
Car il savait comme personne « poser les mots sur les mesures », avec un sens du rythme qui m’émerveillait. Pour ce disque (« L’homme à la tête de chou »), il avait peaufiné les textes au maximum avant de les mettre en musique, contrairement à son habitude, car il écrivait généralement le tout simultanément et partait toujours des titres.
Comme ce dernier, « L’homme à la tête de chou » était aussi un album concept très personnel, sans concessions, avec d’étonnants exercices de style, et puis l’introduction du « talk over », c’est-à-dire de la voix parlée en rythme, qu’il a régulièrement repris par la suite.
Car il savait comme personne « poser les mots sur les mesures », avec un sens du rythme qui m’émerveillait. Pour ce disque (« L’homme à la tête de chou »), il avait peaufiné les textes au maximum avant de les mettre en musique, contrairement à son habitude, car il écrivait généralement le tout simultanément et partait toujours des titres.
Chez lui, tout tournait autour du titre
et l’on trouve d’ailleurs dans son coffret vinyle la reproduction d’une page noircie d’une multitude de titres qu’il a ensuite développés pendant une dizaine d’années (cf « Marilou »).
C’était tout le prétexte de la chanson, le fil rouge, et après, il faisait passer les idées et les mots dans une savante imbrication. Mais, en général, il ne pouvait travailler que dans le stress, dans l’urgence la plus totale, et n’avait pas une « écriture confortable » : il citait souvent l’exemple du peintre japonais qui regardait son sujet pendant 3 semaines et le peignait en 3 secondes, et n’écrivait lui-même qu’acculé, au pied du mur : tout sauf le confort ! Donc une remise en question permanente de tout, exacerbée par l’âme slave, et en même temps un besoin permanent de reconnaissance, d’affection du public. Et moi, son stress me rendait malade !
C’était tout le prétexte de la chanson, le fil rouge, et après, il faisait passer les idées et les mots dans une savante imbrication. Mais, en général, il ne pouvait travailler que dans le stress, dans l’urgence la plus totale, et n’avait pas une « écriture confortable » : il citait souvent l’exemple du peintre japonais qui regardait son sujet pendant 3 semaines et le peignait en 3 secondes, et n’écrivait lui-même qu’acculé, au pied du mur : tout sauf le confort ! Donc une remise en question permanente de tout, exacerbée par l’âme slave, et en même temps un besoin permanent de reconnaissance, d’affection du public. Et moi, son stress me rendait malade !
Un disque de reggae
Le disque, reconnu comme une œuvre majeure, avait pourtant eu un succès public limité, mais un de ses titres, « Marilou Reggae » m’avait mis la puce à l’oreille dès 1973.
Et un dimanche soir que j’attendais au Rose Bonbon un groupe qui n’arrivait pas, et que j’écoutais sinistrement la programmation disco, punk et reggae de la boîte, j’ai eu cet éclair, une idée de deux secondes : « Le reggae, il faut aller en Jamaïque ! ».
Et un dimanche soir que j’attendais au Rose Bonbon un groupe qui n’arrivait pas, et que j’écoutais sinistrement la programmation disco, punk et reggae de la boîte, j’ai eu cet éclair, une idée de deux secondes : « Le reggae, il faut aller en Jamaïque ! ».
Et quelques heures plus tard, j’ai appelé Serge pour lui dire : « Je crois qu’il faut partir en Jamaïque pour faire un album de reggae ! »
Et il m’a répondu : « Banco, on y va ! ». J’ai mis quatre mois à monter le projet en me précipitant d’abord chez Lido Music, sur les Champs Elysées, pour acheter une dizaine d’albums de reggae en import et sélectionner les meilleurs musiciens, puis je les ai localisés grâce à l’équipe de Chris Blackwell, patron du label Island…
Dans ma vie avec Serge (car ce mot s’impose davantage que celui de carrière), j’ai toujours souhaité être son premier public, le premier « p’tit gars », comme il disait, à écouter ce qu’il faisait, et à chaque fois que j’étais trop plongé dans la console, je m’obligeais à prendre du recul, à me remettre dans la peau d’un auditeur normal pour voir ce que ça donnait et ne pas me faire piéger par la technique. Je lui donnais mon avis en argumentant le plus possible, et en m’imposant de lui laisser toujours le dernier mot en cas de désaccord, mais c’était rare.
Dans ma vie avec Serge (car ce mot s’impose davantage que celui de carrière), j’ai toujours souhaité être son premier public, le premier « p’tit gars », comme il disait, à écouter ce qu’il faisait, et à chaque fois que j’étais trop plongé dans la console, je m’obligeais à prendre du recul, à me remettre dans la peau d’un auditeur normal pour voir ce que ça donnait et ne pas me faire piéger par la technique. Je lui donnais mon avis en argumentant le plus possible, et en m’imposant de lui laisser toujours le dernier mot en cas de désaccord, mais c’était rare.
Départ en Jamaïque
Nous sommes donc partis à la Jamaïque avec pas mal d’idées de mélodies, de reprises aussi (« Vieille Canaille » et la fameuse « Marseillaise » déjà rebaptisée « Aux Armes et cetera »), et surtout tous les titres, voire même plus qu’il n’en fallait, mais presque aucun texte : toujours le syndrome du peintre japonais !
J’étais pour ma part loin de me douter de l’impact que pourrait avoir sa « Marseillaise », mais lui, il en avait parfaitement conscience !
J’étais pour ma part loin de me douter de l’impact que pourrait avoir sa « Marseillaise », mais lui, il en avait parfaitement conscience !
En arrivant à la Jamaïque, le bassiste, Robbie Shakespeare, était persuadé que j’étais le chanteur et Serge le producteur, car j’étais le plus jeune des deux !
Et deux jours après, nous voilà en studio avec l’ingénieur du son enfin arrivé et nos musiciens jamaïcains qui se fichaient complètement de notre disque et appliquaient le principe « Take the money and run ! ». Nous étions dépaysés car, autour du studio, on apercevait…. des chèvres et une carcasse de voiture ! Il y eut donc d’abord un malaise, et puis Serge s’est mis au piano et leur a joué des harmonies qui les ont impressionnés, puis il leur a demandé s’ils connaissaient la musique française. L’un des musiciens a cité une chanson intitulée « Je t’aime », voulant parler de « Je t’aime moi non plus », et Serge leur a lancé simplement : « It’s me ! ». Tout a changé à ce moment-là, tout le monde était aux anges, et nous avons fait deux jours d’orchestre avec les rythmiques, puis un jour de chœurs avec les I Three, les trois choristes de Bob Marley. Il ne nous restait plus qu’à « faire les voix ».
Ce soir-là, en dînant à l’hôtel avec Serge, je lui ai lancé soudain au cours du repas : « Demain, tu chantes ! », et il a répondu : « Je sais », sous entendant qu’il lui fallait écrire les chansons.
Puis je l’ai raccompagné à sa chambre, qui était mitoyenne de la mienne et avait, je m’en souviens, une moquette rouge. Et j’ai vu à ce moment-là une chose que je n’oublierai plus jamais : il a déposé sur son lit toute une série de papiers blancs correspondant à chaque chanson du disque, et en haut de chaque papier, il a inscrit le titre.
Puis je l’ai raccompagné à sa chambre, qui était mitoyenne de la mienne et avait, je m’en souviens, une moquette rouge. Et j’ai vu à ce moment-là une chose que je n’oublierai plus jamais : il a déposé sur son lit toute une série de papiers blancs correspondant à chaque chanson du disque, et en haut de chaque papier, il a inscrit le titre.
Alors, comme cela s’imposait, je l’ai laissé seul face à ses pages blanches
et je me suis retiré dans ma chambre où, moi non plus, je n’ai guère dormi. Et le lendemain, à mon réveil, je suis allé frapper à sa porte, il n’avait pas changé de place depuis la veille, les feuilles étaient au même endroit sur le lit, mais complètement noircies d’écriture, et il était bien entendu totalement épuisé, vidé. Alors j’ai restructuré les chansons qui partaient dans tous les sens, puis, à onze heures du matin, nous sommes allés au studio et il a chanté…jusqu’à deux heures du matin : le disque était fait ! Nous l’avons mixé le lendemain et le surlendemain, et nous sommes rentrés à Paris ! Les musiciens ne nous avaient plus quittés, conscients qu’il se passait quelque chose d’important, et je me souviens qu’à la fin de l’enregistrement, on a tout réécouté avec eux, et Serge m’a regardé un moment et m’a demandé : « Qu’est-ce qu’on a fait ? ». Et je lui ai répondu : « Je n’en sais rien, Serge, mais on l’a fait ! ». Nous n’avions plus qu’une idée, rentrer chez nous pour voir « ce qu’on avait fait », dans un contexte autre que jamaïcain ! Il avait littéralement « craché ce disque », dans un stress total, sans rémission.
Ecce homo
Mais autant j’avais cru dès le départ dans cette aventure, dont la marge d’erreur était pourtant de 100%, autant je pensais qu’il ne fallait pas refaire ensuite un deuxième disque de reggae, mais passer à autre chose.
Et là nos avis ont divergé et c’est lui qui l’a emporté en me « piégeant » un jour devant les dirigeants de Phonogram qui ne demandaient pas mieux de remettre ça ! « Aux Armes et cetera » était devenu disque d’or !
Et là nos avis ont divergé et c’est lui qui l’a emporté en me « piégeant » un jour devant les dirigeants de Phonogram qui ne demandaient pas mieux de remettre ça ! « Aux Armes et cetera » était devenu disque d’or !
Et si ce disque, pas évident au départ, a tellement plus aux jeunes, c’est qu’il incarnait la rencontre de deux mondes et ne pouvait qu’être compris par ceux qui bougent, c’est-à-dire les nouvelles générations.
La dimension de son auditoire ne l’a pas tellement étonné, plutôt amusé, mais il en était très fier. Et le disque a si bien marché qu’il a été suivi par ces fameux concerts au Palace, avec les musiciens jamaïcains que je n’avais pas imaginés une seconde à Paris !
Si le disque suivant, « Mauvaises nouvelles des étoiles », a été par la force des choses moins surprenant à réaliser, il nous a apporté avec « Ecce Homo » le personnage de Gainsbarre, traduisant bien la dualité de Serge, qui s’efforçait toujours de repousser ses limites, au risque de les dépasser parfois. Il y avait des moments où Gainsbarre m’échappait et allait peut-être trop loin, car le danger était de n’avoir plus aucune limite à repousser et de se retrouver « de l’autre côté », au point de non retour.
Si le disque suivant, « Mauvaises nouvelles des étoiles », a été par la force des choses moins surprenant à réaliser, il nous a apporté avec « Ecce Homo » le personnage de Gainsbarre, traduisant bien la dualité de Serge, qui s’efforçait toujours de repousser ses limites, au risque de les dépasser parfois. Il y avait des moments où Gainsbarre m’échappait et allait peut-être trop loin, car le danger était de n’avoir plus aucune limite à repousser et de se retrouver « de l’autre côté », au point de non retour.
Quand nous réfléchissions à un nouvel album, j’avais pour habitude de lui faire à chaque fois une proposition précise, et non pas de lui offrir un choix entre plusieurs directions différentes.
Après nos deux disques de reggae, je lui ai fait rencontrer à New-York un arrangeur-producteur, Billy Rush, qui travaillait avec Bruce Springsteen et Southside Johnny.
Après nos deux disques de reggae, je lui ai fait rencontrer à New-York un arrangeur-producteur, Billy Rush, qui travaillait avec Bruce Springsteen et Southside Johnny.
Une fois encore, c’était pour Serge la découverte d’un nouveau monde musical,
et là-bas en pleine nuit, il m’appelle de sa chambre à trois heures du matin pour me dire : « Qu’est-ce qu’on fout là ? Ma musique à moi, c’est Chopin, rien à voir avec ça ! ».
A quoi je lui ai répondu : « C’est justement pour ça que nous sommes là, pour essayer quelque chose ». Je me retrouvais entre un musicien américain qui ne lisait pas la musique et un compositeur français qui me parlait de Chopin, et je me demandais : « Peut-on faire du Chopin funk ? ». Cette nuit-là, je tentais de lui expliquer que c’était justement à lui de faire un pas vers l’autre, et ça a été le déclic, le départ de magnifiques albums : « Love on the beat » et « You’re under arrest »…
Car la carrière de Serge a toujours reposé sur des rencontres, avec des hommes ou des musiques différentes, et sur des remises en question permanentes : de « Percussions » à « Melody Nelson », il n’a jamais cessé de cultiver la différence. Mais mon meilleur souvenir de lui, c’est l’homme, son humour, sa tendresse, son coup de fil quotidien pour rire ensemble. Nous n’avions souvent plus besoin de parler pour nous comprendre. C’était par exemple un homme qui se disait laid et qui pourtant fascinait les petits enfants, qui adorait la vie d’équipe, qui en tournée prenait toujours le bus avec ses musiciens et surtout pas de limousine, qui dînait avec les « roads » au catering, qui adorait rire entre copains, comme quand il faisait son service militaire. Serge, c’était quelqu’un d’humain, fondamentalement humain ».
A quoi je lui ai répondu : « C’est justement pour ça que nous sommes là, pour essayer quelque chose ». Je me retrouvais entre un musicien américain qui ne lisait pas la musique et un compositeur français qui me parlait de Chopin, et je me demandais : « Peut-on faire du Chopin funk ? ». Cette nuit-là, je tentais de lui expliquer que c’était justement à lui de faire un pas vers l’autre, et ça a été le déclic, le départ de magnifiques albums : « Love on the beat » et « You’re under arrest »…
Car la carrière de Serge a toujours reposé sur des rencontres, avec des hommes ou des musiques différentes, et sur des remises en question permanentes : de « Percussions » à « Melody Nelson », il n’a jamais cessé de cultiver la différence. Mais mon meilleur souvenir de lui, c’est l’homme, son humour, sa tendresse, son coup de fil quotidien pour rire ensemble. Nous n’avions souvent plus besoin de parler pour nous comprendre. C’était par exemple un homme qui se disait laid et qui pourtant fascinait les petits enfants, qui adorait la vie d’équipe, qui en tournée prenait toujours le bus avec ses musiciens et surtout pas de limousine, qui dînait avec les « roads » au catering, qui adorait rire entre copains, comme quand il faisait son service militaire. Serge, c’était quelqu’un d’humain, fondamentalement humain ».


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