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LA ROUTE AUX CHANSONS

de Maxime Le Forestier

Si le mot "carrière" peut être appliqué à un artiste de variétés, avec ce qu'il implique de durée, de rebondissements, de hauts, de bas, d'évolution, mais aussi de constance, de fidélité à un style et une ligne (d'écriture, de pensée et de vie), c'est bien à Maxime Le Forestier dont la route, engagée voici trente ans au seuil de mai 68, l'a conduit haut et loin, de San Francisco aux Antilles en passant par le Québec, le Brésil et bien sûr... l'Olympia.

Au départ, une "famille musicienne" dont les trois enfants, Anne, Catherine et Maxime pratiquent très tôt un instrument: "J'ai commencé le violon à cinq ans et j'ai arrêté à dix parce qu'il fallait que je choisisse entre le Conservatoire de Paris et les cours par correspondance ou des études classiques. Quand on voulait pratiquer un art, on l'apprenait en plus de tout le reste. C'est donc par fainéantise que j'ai choisi de faire du latin et d'entrer au lycée.

A quatorze ans, je me suis acheté une guitare et je suis allé chez un marchand de partitions, Paul Beuscher. Là, j'ai demandé ce qu'il y avait comme littérature pour guitare et voix, et l'on m'a répondu."Brassens".

A seize ans, je connaissais suffisamment de chansons pour commencer à gagner ma vie dans les bistrots. J'ai donc arrêté le lycée à ce moment-là. Pourquoi la guitare ? Parce que c'était la révolte contre la famille, l'intrument n'étant pas à l'époque enseigné au Conservatoire... Je tournais partout où c'était possible les cabarets, les maisons de jeunes, j'avais commencé le cours Florent, et puis j'ai eu du bol.

Je chantais depuis quelques mois avec ma soeur Catherine, nous cherchions un répertoire et nous avons rencontré Georges Moustaki, qui m 'a donné des chansons -dont pas mal de ses plus grands succès-. Lui, il se produisait dans un petit cabaret, "Chez Bernadette", où Coluche nettoyait la vaisselle, et où Victor Lanoux et Pierre Richard faisaient un numéro comique..."


C'est donc sous le nom de Cat et Maxim que les deux plus jeunes enfants de la famille Le Forestier (dont les parents ont entre-temps divorcé : leur père faisait du dessin industriel, concevant des pipe lines pour des compagnies pétrolières, et leur mère, Lili, était passé du professorat d'anglais aux... adaptations synchrones des feuilletons américains, écrivant les textes français des Incorruptibles, de L'homme de fer, etc.) commencent à enregistrer des quarante cinq tours (quatre titres) chez Barclay, dont la fameuse Petite fugue, et à se produire, jouant même en mai 68 dans les usines avec Moustaki et Bobby Lapointe.

Maxime enchaîne en 1969 avec le service militaire... chez les parachutistes, qui lui inspirera trois ans plus tard un titre mémorable (Parachutiste, repris ensuite par Joan Baez). Entre-temps, sa soeur Catherine devient vedette en solo avec Le pays de ton corps, qui remporte le Prix de la chanson au fameux Festival de Spa.

L'année suivante, elle doit jouer en vedette au même festival, où Maxime se rend pour l'accompagner, comme d'habitude. Surprise : pas de Catherine. Un quart d'heure avant le spectacle, il propose de la remplacer au pied levé avec sa guitare, chantant en solo leur répertoire et du Brassens. Et c'est parti : le chanteur Maxime Le Forestier est en fait né ce jour-là, presque par hasard, lui qui voulait au début écrire pour d'autres et avait signé en 1968 Ballade pour un traître pour Serge Reggiani et Edith pour (et avec) Serge Lama.


Tout démarre donc en 1972 pour Maxime avec son premier album Mon frère, contenant San Francisco, Education sentimentale, Comme un arbre dans la ville, Ca sert à quoi, La rouille, Mourir pour une nuit, Fontenay-aux-roses, Parachutiste etc., bref, un disque où il n'y avait rien à jeter, comme eût dit Georges Brassens, dont il fait en même temps la première partie pendant trois semaines à Bobino.

Résultat des courses: un million et demi d'albums vendus à 23 ans ! Polydor n'en revient pas. Et le disque suivant, Le steak (avec Février de cette année-là, Dialogue, J'm'en fous d'la France) sera de la même eau, consacrant Maxime et son équipe : Kernoa comme co-parolier, le guitariste Alain Le Douarin et le bassiste Patrice Caratini comme accompagnateurs et co-compositeurs et Jacques Bedos (l'oncle de Guy) alors au sommet de sa carrière de directeur artistique (Moustaki, Reggiani, Annegarn etc).

Il faut dire que Jacques a une façon bien à lui de diriger le jeune Maxime: "Son premier mérite est de m'avoir fait écrire, faire et refaire des chansons. Il me répétait tout le temps."ce n 'est pas tout à fait ça", Je ne sens pas ce titre", et moi, je lui en rapportais d'autres. Et un jour, je me suis retrouvé avec, non pas un, mais trois albums de prêts, c'est à dire une quarantaine de chansons : mes deux premiers albums étaient faits !


Et ça a été le succès, en 1972, à 23 ans. En fait, j'ai mis deux ans à comprendre ce qui m'arrivait, parce que cela représentait un travail énorme; entre 200 et 300 concerts par an, parfois jusqu'à trois par jour, à trois dans une Range Rover avec les instruments ! C'est seulement en 1976, à la dissolution du trio, que j'ai commencé à réfléchir vraiment, après quatre années de tournées non-stop. Difficile de faire le point quand il vous faut à la fois chanter, écrire, et en plus répondre à un énorme courrier, puisque j'étais aussi devenu un symbole politique." Car en ces années post-soixanthuitardes, Maxime va devenir à son corps défendant le symbole vivant d'une "protest song" à la française, inaugurant une vague d'auteurs compositeurs interprètes qui connaîtra son apogée dans les années 80 et reprenant pour un temps le flambeau de Léo, Georges et quelques autres.

Maxime et Julien à la "Fête de l'Huma"
Sa production est alors imposante: en 1973, un deuxième album studio, Le steak, et un "Live àl'Olympia", plus deux Musicorama et une tournée en France et à l'étranger. Le théâtre de la Ville et le Palais des Sports en 1974. Un troisième album, Saltimbanque, en 1975 (avec Saltimbanque, La vie d'un homme, l'auto-stop), suivi l'année suivante du "Fantôme de Pierrot" (Hymne à sept temps, Amis, mourir d'enfance), accompagné d'une tournée en Belgique, en Suisse et en URSS (14 villes), puis d'un nouveau spectacle au Cirque d'hiver en octobre (1976).

Il mettra d'ailleurs un point d'honneur à y limiter les tarifs d'entrée. C'est à cette époque qu'il entame aussi une collaboration avec et pour Julien Clerc: Amis, J'ai eu trente ans, A mon âge et à l'heure qu'il est, Quitter l'enfance...

Et puis un jour, arrivant dans une ville, il voit sur une affiche son nom avec en bandeau : "Le célèbre chanteur contestataire". Alors, refusant toute récupération, il ôte les chansons pamphlétaires de son répertoire et amorce un virage de carrière impressionnant, abandonnant sa formule acoustique pour un long périple électrique et surtout synthétique né de sa rencontre avec trois musiciens successifs : le Québécois Français Cousineau, du groupe Harmonium, qui l'initie aux guitares électrique sur l'album Sage (Je veux quitter ce monde heureux, Mémoire d'une table, Ma ville est morte- 1978) où il collabore aussi avec Michel Rivard de Beau Dommage (L'enterrement du père fouettard), puis Jean Shulteis qui lui apprend les rythmiques et le tempo, et enfin, à partir de 1982, Jean-Pierre Sabar qui réalise avec lui un album entièrement synthétique, Les jours meilleurs, qui est son plus grand échec commercial (30 000 exemplaires seulement) en même temps que son disque... préféré.


Car cette énorme remise en question, professionnelle et individuelle, qui s'accompagne aussi d'une année entière de voyages (1977 : "Il m'est arrivé d'aller à Roissy en me demandant, sur place, quelle direction j'allais prendre, et je partais !"), correspond à une impressionnante traversée du désert qui va durer neuf ans. . Il continue néanmoins à enregistrer régulièrement des disques, sans doute les plus personnels (1978: Sage, 1979: Maxime chante Brassens, 1980: Les rendez-vous manqués, 1981: Dans ces histoires, 1983: Les jours meilleurs, 1986: After shave), et à faire de la scène: 3 semaines au Japon et 16 jours à l'Olympia en 1978, le Theâtre de la Gaieté en 1979, le Palais des Sports en 1980, 6 semaines à Bobino et une tournée France-Belgique en 1981, tournées au Canada, en Algérie, en Nouvelle-Calédonie et au Liban en 1982, 3 semaines à Bobino en 1983 etc.

Et en 1987, c'est le retour en force avec -bon sang ne saurait mentir - un tube à caractère social, voire sociologique, Né quelque part, chanson indissociable des années Mitterand, suivie d'Ambalaba en 1988, et de trois semaines au Bataclan l'année suivante. Plus une grande tournée, comme naguère, et un double album "live": en ces temps de métissage culturel, une nouvelle génération le découvre, dont il devient tout naturellement le porte-parole, sans emphase et sans concessions. En 1991, il enchaîne avec le disque Sagesse du fou, contenant un magnifique duo avec Michel Rivard Bille de verre, et un Olympia mémorable.

Enfin en 1995, il s'associe à Boris Bergman (rencontré à la Commission des Variétés de la SACEM) pour les textes -comme naguère avec Kernoa et Gérard Kawczynski- et publie son douzième album, sur lequel il ajoute une chanson conçue en fin d'enregistrement avec son compère Jean-Pierre Sabar, Passer ma route, qui devient à nouveau "l'air dans la tête" d'une nouvelle génération. Mais ce disque renferme plein d'autres perles comme Chienne d'idée (en duo avec Vanessa Paradis), Raymonde, Marin du Cap, Choisissez moi et l'éternelle Petite fugue réenregistrée, autant de trésors que tout l'Olympia va reprendre du 23 au 28 janvier prochain. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire au passage pour le dernier disque de Mireille Mathieu (La moitié de la distance sur des paroles de Claude Lemesle).


Rigueur, honnêteté, conviction, ouverture, en un mot humanité: Maxime (que son prénom seul suffit à identifier dans le monde du spectacle) est en même temps le témoin et le miroir de toute une génération qui a "perdu ses certitudes, mais gardé toutes ses illusions" (comme faisait dire Jorge Semprun à Yves Montand dans Les routes du sud de Losey). Rien d'étonnant à ce qu'il ait, à chaque decennie, un rendez vous très fort avec son public, comme s'il faisait en même temps un bilan de son parcours et du nôtre. Quel enfant des années 50 ou 60 ne continue pas de rêver en secret d'une maison bleue, adossée à la colline, accrochée à sa mémoire, où l'on vient à pied, où l'on ne frappe pas, car ceux qui vivent là ont jeté la clef...?

Mais au fait, où êtes-vous donc, Lizzard et Luc, Psylvia, à l'heure où San Francisco s'allume sur 1996?
 

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