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Interview d'Alain Chamfort

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Alain Chamfort
©Lionel Pagès
Auteur-compositeur et interprète, membre du conseil d'administration de la Sacem

« Il n'y a pas de raison qu'Internet ne devienne pas un lieu permettant de retrouver une activité et de générer une économie. »

Vous avez auto-produit votre dernier disque, un album-concept consacré à Yves Saint Laurent. Comment est née l'idée de cet album ?

Je faisais des concerts, je n'avais pas de projet discographique particulier et je trouvais qu'enregistrer un album pour le plaisir de le faire, dans la période que nous traversions, n'avait pas beaucoup de sens. Je ne me voyais pas proposer un album de chansons habituel en raison d'un certain désintéressement manifeste de la part du public. Aujourd'hui, les disques se vendent de moins en moins, et s'il n'y a pas un petit supplément... Mais Pierre Dominique Burgau m'a proposé l'idée de cet album, qui retrace la vie d'Yves Saint Laurent. Il m'a même proposé quelques textes que j'ai trouvés très joliment écrits. J'ai décidé de les mettre en musique. Intrigué par la vie d'Yves Saint Laurent, j'ai eu envie d'en savoir plus. J'ai parcouru sa biographie et j'ai constaté que c'était un thème très riche. Je découvrais une vie totalement romanesque et un personnage à côté duquel j'étais passé. J'ai réalisé que c'était effectivement justifié de travailler autour de lui et de raconter sa vie, qui fut associée à l'argent, à la réussite mais aussi à la drogue, et fut le reflet d'une époque et des évolutions de la société.

Vous étiez sans maison de disques à l'époque... l'idée d'auto-produire cet album s'est-elle imposée d'elle-même ?

Nous avons donc organisé un rendez-vous avec Pierre Bergé assez rapidement. Nous lui avons lu les textes et fait écouter les musiques. Il était ravi et nous a accordé son autorisation. A partir de ce moment-là, nous avons démarché des maisons de disques pour leur présenter le projet et les chansons, mais nous n'avons trouvé aucun partenaire prêt à franchir le pas. Nous nous sommes demandé si nous devions abandonner, mais nous avons finalement décidé d'essayer de nous débrouiller tous seuls. Comme nous étions confrontés à l'obligation de nous prendre en charge, c'est ce que nous avons fait, mais ce n'était pas une option délibérée dès le départ.

Il vous a donc fallu réunir un budget pour enregistrer l'album et définir une stratégie pour le commercialiser sans maison de disques...

Nous avons rassemblé nos économies, Pierre Dominique Burgau et moi-même, et nous sommes rentrés en studio, avec le souci de ne pas trop délirer, puisque nous avions des moyens limités. Ensuite, nous nous sommes demandé de quelle manière nous allions distribuer ce disque. Il se trouve que j'avais déjà réalisé une opération avec le site Vente-privée.com pour le DVD d'un concert que j'avais effectué au Luxembourg et que nous avions distribué par l'intermédiaire de son réseau de vente sur Internet. Comme j'étais assez satisfait du résultat, nous sommes retourné le voir. Il était très heureux de nous offrir ce service. Il y voyait une opportunité de valoriser l'image de son site et pour nous, c'est un réseau de distribution qui s'ouvrait. C'était l'occasion pour eux d'être associés à une marque prestigieuse et de s'ouvrir à la distribution de produits culturels. Pour nous, l'intérêt était également de pouvoir proposer l'album au tarif préférentiel de 5,5 €.

Le concept de Ventre-privée.com est d'organiser des ventes événementielles. L'album n'a donc été disponible à ce prix à que sur une période limitée...

L'album a été proposé en vente directe à ce prix là pendant un mois, sur un site dédié qui permettait de visionner des petits teasers du clip que nous avions fourni, des interviews, etc. Au delà, il était systématiquement proposé comme supplément dans le panier de tous les acheteurs du site, quelque soit le produit acheté. Le disque était vendu exclusivement sur Vente-privée.com, mais nous avions aussi la possibilité de l'encarter dans un livre. Nous sommes donc allés au devant de plusieurs éditeurs et nous avons trouvé un accord avec Albin Michel, qui a créé un livre autour de l'album et l'a édité.

Avec les 10 millions de visiteurs uniques de Vente-privée.com, êtes-vous parvenu à toucher un plus large public ?

Au cours de la deuxième phase de vente liée avec d'autres produits achetés, Vente-privée.com s'est rendu compte que ceux qui achetaient l'album étaient essentiellement des consommateurs de produits de luxe, qui cherchaient à faire de bonnes affaires sur le site, ce qui nous a permis de toucher un public peut-être plus réceptif à la personnalité d'Yves Saint Laurent.

Actuellement, vous vous préparez à monter sur scène avec cet album ?

Exactement. Nous sommes en train de répéter. Olivier Gluzman, de l'agence de spectacles Les visiteurs du Soir, a apprécié le disque et est venu à notre rencontre en nous proposant de monter sur scène. Bien sûr, nous étions ravis, d'autant qu'un premier projet avait avorté.

Quel enseignement avez-vous tiré de cette expérience ?

On s''est aperçu qu'il y avait quand même certaines limites à l'exercice, lorsqu'on n'est pas habitué à le pratiquer. C'est un travail qui ne s'improvise pas. On se retrouve soi-même à mettre les disques dans les enveloppes et à les poster. Tout ce temps-là, on ne le passe pas à écrire des chansons. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus passionnant à faire. En revanche, on a beaucoup appris en matière de Web marketing, via un site Web ou sur Facebook, qui permet d'alimenter le public en petites news, de le tenir informé de ce qui se passe. C'est intéressant, parce qu'on peut entretenir une relation directe avec lui, c'est instantané et assez rapide.

Avec les ventes réalisées, auriez-vous pu prétendre à un classement dans le top des ventes ?

La première semaine, nous avions vendu entre 8000 et 9000 albums, ce qui nous aurait fait rentrer en 3ième position dans le top des ventes hebdomadaire. Ce qui évidemment change tout et accélère notamment les programmations en radio. Une autre limite, c'est qu'une fois que vous êtes parvenu à 30 000 ventes, ce qui est survenu assez vite dans notre cas grâce aux ventes du livre d'Albin Michel, les labels réinvestissent dans la promotion, alors que pour notre part, nous étions exsangues et plus du tout en situation d'investir à nouveau de l'argent. C'est aussi une des limites auxquelles on est confrontés lorsqu'on est totalement indépendant.

Est-ce que malgré tout vous seriez prêt à renouveler l'expérience ?

Oui bien sûr. En tout cas, je n'y suis pas opposé. Aujourd'hui, je ne suis plus dans l'obligation de le faire, car mon prochain projet a été initié par le label Mercury, qui m'a proposé d'enregistrer un album de duos.

Est-ce que la réussite de votre démarche, avec cet album consacré à Yves Saint Laurent, a à voir avec le fait que les maisons de disques s'intéressent de nouveau à vous ?

L'opération m'a donné une certaine visibilité et a été assez bien perçue. Les critiques ont été bonnes. En terme d'image, ce n'était pas du tout dévalorisant. Le spectacle au Châtelet va encore m'assurer une présence médiatique.

A la vue de votre expérience d'auto-production, quels conseils donneriez-vous aux sociétaires, pour ce qui est de saisir les opportunités qui peuvent se présenter en dehors du cadre habituel ?

De toute façon, il faut essayer tous les outils qui sont à notre disposition. Internet en est un, qui peut constituer une vitrine extraordinaire.

N'avez-vous pas le sentiment qu'il manque encore un certain nombre d'interlocuteurs ou d'intermédiaires dans cet univers d'Internet ?

Il y aurait certainement de places à occuper sur ce terrain là, pour offrir des lieux d'accueil aux artistes susceptibles de générer de la visibilité. On est encore obligés, aujourd'hui, de passer par les médias traditionnels. Pour l'instant, c'est un relais incontournable. Peut-être qu'à l'avenir, des acteurs comme Vente-privée, qui disposent d'un fichier important, pourront jouer ce rôle, dans le respect de la vie privée. Des sites comme Deezer, où l'on vous propose d'écouter des artistes dans a lignée de ceux que vous aimez, peuvent aussi être des lieux de découverte pour les gens. Je pense que nous en sommes vraiment aux débuts de tous ces développements. Il faut avoir confiance. Il n'y a pas de raison qu'Internet ne devienne pas un lieu permettant de retrouver une activité et de générer une économie.
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