Gaëtan Roussel
La figure est singulière : après avoir démontré l’ampleur de son talent, en groupe ou à travers d’autres voix que la sienne, Roussel écrit son nom en haut de l’affiche – un nom que chacun connaît déjà depuis belle lurette. Au début de l’année 2010, il a sorti Ginger, dont il dit qu’il s’agit « d’un album solo, mais pas solitaire ».
Car il a multiplié les rencontres, les collaborations et les partages tout au long de l’élaboration et de la réalisation de cet album : Joseph Dahan (de la Mano Negra et des Wampas), Julien Delfaud (Phoenix et Super Discount), Tim Goldsworthy (ex-UNKLE, producteur de LCD Soundsystem), Benjamin Lebeau (The Shoes) et les voix de Gordon Gano de Violent Femmes et Renee Scroggins d’ESG.
Un vieux rêve ? Il tempère : « Je ne rongeais pas mon frein en travaillant pour un groupe. Le fait que Louise Attaque se soit mis en pause a conduit chacun d’entre nous sur d’autres chemins, et moi à faire un disque solo, ce qui ne me taraudait pas du tout. » La carrière solo est donc « un cheminement qui s’est fait un peu tout seul », longtemps après qu’il fut « né dans un groupe. Avoir collaboré ensuite avec d’autres gens m’a fait m’apercevoir qu’on peut avancer au contact des autres tout en ayant plus de choses à assumer ou plus de choses à conduire ».
Gaëtan Roussel reconnaît volontiers que tout ce qu’il a « pu vivre auprès d’Alain Bashung m’a détendu, m’a décomplexé aussi par rapport au sujet d’être tout seul. » Mais, pas plus à l’époque de Bleu pétrole qu’en collaborant avec Rachid Taha ou Vanessa Paradis, il ne songeait à écrire pour lui seul ou à enregistrer et tourner en solo. Et il n’imaginait pas combien il étendrait, soudain, son terrain de jeu : « Ginger m’a amené des phrases, des manières de chanter, des rythmes qui au départ ne me semblaient pas naturels et qui le sont devenus. Pour faire cet album, j’ai avancé en choisissant la matière sonore ou les grooves plutôt que les mots, qui sont venus ensuite. Mon envie était d’être curieux, de me décaler par rapport à Louise Attaque. »
Il y a dix ou douze ans, on le célébrait comme le fondateur d’une nouvelle manière de faire bouger les mots du français dans un rock presque tout entièrement acoustique. Dans Ginger, Roussel tutoie l’électro et s’évade sur le dancefloor : « Travailler sur des rythmes me permettait de chanter différemment, d’oser des répétitions, de mélanger de l’anglais et du français, de chanter avec quelqu'un d’autre – des outils pour faire autrement. Mais ce n’est pas un virage à 180 ni même à 90 degrés : c’est dans la continuité de ce que j’essayais déjà de découvrir. Le dernier Louise Attaque était aussi plus pop, et plus tendu vers les textures sonores. »
« D’autres portes à ouvrir »
On n’a pas manqué, évidemment, de noter que l’on entend chanter en anglais sur l’album de Gaëtan Roussel – un sujet évidemment sensible. « C’est un outil que j’ai utilisé. Mais je ne prends pas de tour de chant en anglais : ce sont les invités ou les chœurs qui chantent en anglais – c’est leur langue maternelle. Mon but n’est pas d’échapper au français. Au contraire, même : si j’emploie tel mot, c’est parce que je le maîtrise, et je sais que c’est en français que j’exprime le mieux ce que j’ai envie d’exprimer. J’ai utilisé l’anglais pour sa texture sonore – quelques mots, quelques phrases que l’on peut malaxer. »
Gaëtan Roussel refuse de concevoir sa trajectoire comme une progression. « Mais je me dis de plus en plus, quand je fais quelque chose, que c’est une porte ouverte, et que chaque porte ouverte permet de voir encore d’autres portes à ouvrir. J’ai l’impression de mieux prendre conscience des choses que l’on peut faire. » Et pour s’ouvrir des portes, il faut aussi renoncer à certaines singularités qui ont fait une part de son succès. « Ça m’aurait peiné si, en faisant un disque solo, je n’arrivais pas à me détacher de certains traits de caractère de Louise Attaque et de ne pas réussir à en inventer d’autres. »
Entre ses groupes, ses collaborations, ses musiques de film et son nouvel univers d’artiste solo, il écrit en permanence. Et l’auteur-compositeur est aussi devenu son propre éditeur : « Au départ, avec Louise Attaque, nous avions besoin que des gens nous aident, artistiquement et financièrement. Mais quand on peut voler de ses propres ailes – surtout économiquement –, on crée sa propre structure. Donc, depuis Ginger, j’y mets tout ce que j’écris, ce qui permet de voir tout ce qu’on peut faire et ce qu’on veut faire – des synchros, par exemple. Cela permet aussi de donner un coup de main à d’autres. » Après tout, dans une époque aussi rude pour la filière musicale, il ne méconnait pas l’importance que prend une telle fonction : « J’ai bien conscience d’avoir des gens sur qui m’appuyer pour trouver l’élan et pour l’entretenir. Mais j’ai plein de camarades dans la musique pour qui cet élan est plus difficile à prendre et pour qui il est compliqué, une fois que la création a eu lieu, de la faire résonner. »


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