Ibrahim Maalouf
Confidence surprenante dans un monde où l’on fétichise facilement son instrument. Mais Ibrahim nuance vite le propos : « Je ne l’ai pas toujours aimée… Sur vingt-trois années de compagnonnage, je l’ai franchement détestée pendant dix-huit : un son si fort, un timbre si éclatant ! C’est mon père, qui a été mon professeur, qui a réussi à ce que je ne m’en éloigne pas totalement : il me faisait sentir que j’avais des facilités, alors que je voulais faire devenir architecte. Mais à la fin de mes études classiques, sortant de la classe d’Antoine Curé au Conservatoire Supérieur de Paris, je me suis réconcilié avec cette trompette, en façonnant une sonorité qui était bien à moi. Des trompettistes que j’admire, il y en a bien sûr, mais c’est assez récent : Miles et Chet Baker, Don Cherry et Freddie Hubbard, Jon Hassel et Niels Peter Molvaere… Mais aucun ne m’a directement influencé… à part mon père. Il a conçu une trompette à quatre pistons, qui peut jouer les quarts de ton ». Voilà qui ouvre grand les portes de la musique arabe, et qui élargit singulièrement les domaines où Ibrahim va s’engouffrer.
Une spirale de styles
Lui-même hésite à définir son style : « Jazzman ? C’est un terme qui m’honore ». Par certains aspects de son répertoire, par son phrasé, c’est certainement là qu’il se place. D’autant qu’il se fait souvent entendre en miroir d’une autre trompette jazzy, Erik Truffaz, par exemple, ou bientôt Dave Douglas. Et sa relation si particulière à la musique tempérée lui permet justement de se démarquer, d’être immédiatement reconnaissable, notamment dans un répertoire « modal » qui appelle assez naturellement des accents orientalisants, de Night in Tunisia à Afro-blue. C’est peut-être pour cela qu’il a si souvent été sollicité pour « poser » un son sur de nombreux disques, souvent avec des chanteurs : Sting, Matthieu Chedid, Arthur H, Thomas Fersen, Vincent Delerm, Jeanne Cherhal…
Mais il n’est pas question de s’enfermer dans un style. Son quintet actuel évolue selon les humeurs et les circonstances : « On a joué récemment à la Cigale, à Paris. C’est une salle très rock, par son histoire et son acoustique : la musique ne refuse pas cet appel ! » Et la composition du groupe rend cette souplesse plus facilement accessible : Frank Woeste au piano Rhodes, Julien Charlet ou Xavier Roger à la batterie, Gnenan Gedjin, un guitariste serbe, et Ben Molinaro, jeune bassiste qui vient plutôt de la scène funk et hip hop.
Cette sincérité par rapport au risque musical peut provoquer des malentendus : un spectateur s’est un jour levé pendant un concert, criant à l’escroquerie, demandant à être remboursé ! »
La world music ? Un concept qui s’est inversé
Ibrahim veut garder sa liberté, son droit à jongler avec les styles, sans se permettre n’importe quoi. Une carte blanche l’a mené, au théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, à présenter un concert de musique classique arabe, avec des invités virtuoses. Une partie de la soirée était consacrée aux standards de cette culture : « Je les joue selon la tradition : pas question de faire le malin. Mais j’ai composé d’autres pièces et les libertés sont bien plus grandes, on peut inventer, innover. L’idée de world music fonctionne à double sens : la musique arabe s’autorise maintenant à regarder vers l’occident, à se colorer d’influences extérieures, à incorporer des modes de jeu et des effets de style qu’elle s’approprie. Cela permet de retrouver une dimension mystique de la musique. J’aime qu’on me dise qu’on a pleuré après un concert. Pour moi, un muezzin qui appelle à la prière, c’est du chant, et quand je joue, je ne suis pas loin de prier. Je n’ai pas envie de trop théoriser là-dessus, mais je sens bien qu’il y a un rapport avec la transe et la répétition ».
Toute la vie d’Ibrahim Maalouf alimente d’ailleurs cette oscillation entre l’orient et l’occident : « Né à Beyrouth, je passais chaque année quatre mois au Liban, en faisant mes études en France. Je parle arabe avec ma mère, je m’interroge sur la langue que je dois parler avec ma fille, mon premier CD s’appelle Diasporas, régulièrement je me replonge dans une scène musicale libanaise bouillonnante, entre Zeid Hamdan, qui explore la composition électro, et ce monument qu’est Ziad Al Rahbani ».
Le Fonds d'Action Sacem, un catalyseur
Le Fonds d’Action Sacem a aidé cet artiste à travailler et à se faire connaître : « L’accueil que j’y ai reçu a été très important, m’a donné confiance, et surtout m’a permis de rencontrer ceux qui m’ont fait travailler : mon tourneur, ma maison de disques. Je m’étais endetté pour produire mes enregistrements et créer mon label, Mi’ster, et ça a changé ma vie ! J’ai pu croiser des camarades, Emile Parisien et Thomas Enhco ; et je viens de découvrir les derniers « nouveaux Talents » du Fonds d’Action avec qui j’ai partagé un réel moment musical à l’Alhambra : la violoniste Fiona Monbet et le guitariste-chanteur Benjamin Siksou. Ils sont la sincérité même ! »
Le Fonds d’Action Sacem a le grand plaisir de faire part de la nomination d'Ibrahim Maalouf aux Victoires Jazz 2010 dans la catégorie Révélation instrumentale française de l'année (Prix Frank Ténot) qui ont lieu le 13 juillet à Juan-les-Pins.


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