Hommage à Cora Vaucaire
Citer ici tous les auteurs et compositeurs qu’elle défendit, découvrit, illustra, reviendrait à élever une stelle à nos plus grands sociétaires qui, sans elle, n’auraient pas eu le même écho, la même inspiration et pérennité, et on n’y relèverait surtout aucune faute de goût. A énumérer nombre de classiques de la chanson française du siècle dernier, des « Feuilles mortes », qu’elle créa la première, à « La rue s’allume », de « Trois petites notes de musique » à « Quand les hommes vivront d’amour », des « Forains » à « Dis quand reviendras-tu ? », de « Parlez-moi d’amour » au « Fiacre », de « La complainte de la Butte » au « Temps des cerises » et même à « L’Internationale », quand il le fallait. Quoi de plus normal pour une femme d’auteur (Michel Vaucaire) que de chanter les auteurs, de Prévert à Aragon, de Trenet à Ferré, de Barbara à Béart, de Ferrat à Rezvani, Caussimon, Debronckart, Fanon, Gainsbourg, Delerue, Popp, Levesque et tant d’autres ! Elle y évoluait comme chez elle, savait faire parler un texte et délivrer une mélodie, tout en y laissant la place aux silences, excellait aussi bien à la diction qu’au non dit, mâtiné d’un sourire qui ensoleillait ses vers et donnait à chacun l’impression de la connaître personnellement, de la retrouver comme une amie chère.
Cora Vaucaire, c’était d’abord le goût des chansons, l’art de savoir les choisir, les reprendre, les inspirer, les « créer » comme on disait alors des grandes interprètes, et surtout les recréer, à sa façon : en faire du Vaucaire, sans effets appuyés ni concessions aux modes. Mais à la différence d’Edith Piaf ou de Juliette Gréco, fameuses « dames noires » du music hall, sa « petite musique » à elle s’insinuait, s’imposait en toute intimité, presque en confidence, d’Ecluse en Echelle de Jacob, de l’Oeuvre à l’Arlequin, du Dejazet aux Bouffes du Nord et à l’Olympia. Elle était la nuance, la poésie, la délicatesse, mettant tout son talent de comédienne aux services de ces textes comme on entre dans la peau de rôles, avait donné à la scène l’un de ses plus beaux sourires, l’un de ses plus grands personnages : sa fameuse « dame blanche de Saint Germain », couronnée de trois Grand Prix de l’Académie Charles Cros bien mérités.
Que cette jeune marseillaise, fille d’un capitaine au long cours propice à tous les fantasmes, soit devenue égérie de la Rive Gauche, et symbole de l’esprit parisien jusqu’au Japon ou en Albanie, que cette élève de Dullin et Ledoux ait été portée par les chansons de films (Marcel Carné, Jean Renoir, Henri Colpi), qu’elle ait partagé la vie d’un des grands paroliers de Piaf (on ne côtoie pas l’auteur de « Je ne regrette rien », « Mon Dieu », « Les flonflons du bal » sans se frotter au cœur de la création), qu’elle ait eu enfin la chance d’une telle longévité professionnelle et personnelle, témoigne d’une belle étoile, d’un véritable don pour le succès que bien des jeunes artistes lui envieraient. Elle était en effet une leçon de métier à elle seule, quelqu’un qu’on ne pouvait pas ne pas estimer, à la scène comme à la ville, et dont la discrétion et la simplicité ajoutent encore à la chaleureuse grandeur. Une petite flamme éphémère qu’on emporte jusqu’au bout de la nuit et que les puristes guetteront longtemps au dessus de l’île Saint Louis, lorsque la rue s’allume et que la pluie mouille le bitume, que les autos s’enfuient sans bruit et que les chambres se parfument d’un espoir évanoui…


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