Hommage à Christiane Legrand
Novembre 2011
C’est avec émotion et tristesse que nous avons appris la disparition de Christiane Legrand, qui fut à la fois une grande vocaliste, une excellente éditrice, véritable enfant de la balle doublée d’une femme charmante, rayonnante et déterminée, toujours fidèle à notre société qui eût même le privilège d’inscrire à son catalogue quelques une de ses œuvres personnelles. Elle vous adoptait d’un sourire, comme on donne l’accolade, vous adoubait d’un rire et ne vous oubliait plus, dans un métier où la mémoire est parfois aussi courte qu’une chanson d’été. Il n’était pas évident, en étant la fille de Raymond Legrand, la nièce de Jacques Hélian et la sœur de Michel Legrand, de faire une aussi belle carrière, même s’il était difficile d’en imaginer une autre pour elle. Quand on est née dans le métier, qu’on a entendu parler musique avant même que de parler tout court, que l’on vit dans un monde tapissé de scores, peuplé d’instruments, de musiciens, de maîtres, qu’on a touché son premier piano à quatre ans et grandi au diapason d’un frère aussi swing, à quatre mains et en duo, comment ne pas y trouver sa voie, qui fut dans son cas… sa voix, associée à quelques uns de nos plus beaux souvenirs discographiques et cinématographiques ?! Christiane était une grande dame de la vie musicale française, trop souvent oubliée des anthologies consacrées à ce sujet car elle avait choisi, en quelque sorte, de briller dans l’ombre, comme font certaines étoiles dans un univers de météores.
Car si tout le monde ne connaissait pas son nom, ou du moins son prénom, dans le grand public, tout le monde connaissait ses chansons, ses groupes, ses expériences vocales : cette différence qu’on appelle un style et dont elle avait fait un art, sa « touche Legrand » à elle. D’une certaine façon, chacun avait « sa » Christiane : les jazzmen avec ses légendaires « Double Six » et « Swingle Singers » (Grand Prix du Disque Charles Cros), dont elle fut lead soprano et soliste, à la réputation internationale, sans oublier les Blue Stars, les Barclays, les Quire, et, plus récemment, le « Christiane Legrand trio ». Avec aussi –et d’abord- ses interprétations d’André Hodeir (« Jazz Cantata », « Jazz Groupe »), étonnamment disparu le même jour qu’elle : étranges desseins du destin, qui nous avait déjà ravi Mimi Perrin.
Pour Les cinéphiles, elle était une des voix de Jacques Demy et donc de… Michel Legrand, des « Parapluies de Cherbourg » et des « Demoiselles de Rochefort » à « Peau d’âne », mais aussi l’invitée de nombreuses autres bandes originales. Sans le savoir parfois, nous voyagions avec sa voix au fil de nos salles obscures, mais n’était-ce pas la reconnaître que l’entendre, de la V.F. des « Girls » (Cukor) et de « Mary Poppins » au remake de « La belle et la bête » ? Il suffit de réécouter la B.O. des « Aventuriers », de Robert Enrico, où elle s’envole littéralement en lamento sur les thèmes romantiques de François de Roubaix (scène de l’enterrement sous-marin de Laetitia) pour mesurer sa place –essentielle- dans notre parcours d’auditeur et de spectateur, son rôle dans la bande-son de nos vies depuis un demi-siècle. Sa discrétion et sa puissance en faisaient une de ces « voix de l’âme », dont le fait même qu’elle fût parfois sans visage ajoutait au mystère et à la séduction. « Ce doit être Christiane Legrand ! », se disait-on lorsqu’on succombait au charme d’un aria, d’un choral, d’un scat ou d’une onomatopée, et qu’une larme de swing, même en variété pure, excluait le choix de sa consoeur Danielle Licari, autre chant secret de nos années 60/70. Et l’on se souvient encore d’elle en séance aux côtés de Gilbert Bécaud, Francis Lemarque, Bernard Lubat, Quincy Jones ou Duke Ellington, choriste chez Fontana ou artiste Barclay, chanteuse pour enfants (« Blanche Neige » », « Pinocchio », « Le petit chaperon rouge ») et pour grands (reprises de Kurt Weill).
Les amateurs et compositeurs de musique contemporaine enfin, savent eux aussi ce que ce répertoire essentiel et parfois difficile doit à son engagement vocal et à son caractère exigeant : reprendre ou créér des œuvres de Luciano Berio, Marius Constant, Michel Philipot, John Hawkins, Morton Subotnick, Edgar Varèse n’était pas chose simple. Le réussir à ce point témoigne d’un tempérament et d’une maîtrise exceptionnelle de son art, qu’elle entendait bien explorer et pousser à son maximum, dans ses retranchements. Elle n’était jamais aussi bonne, aussi belle que dans ces moments-là, lorsqu’elle se dépassait (cf « Zazou » de Jérôme Savary, à Chaillot). Ce qui ne l’empêchait pas de collaborer en même temps avec des groupes pop comme le célèbre Procol Harum sur son meilleur album, « Grand Hôtel ». Peu de d’artistes françaises pouvaient en dire autant, et s’en vanter aussi peu, et en regardant derrière le chanteur, le jazzman ou le chef d’orchestre vedette sur les bandes de l’INA, c’est souvent elle qu’on reconnaît, toujours fidèle au poste aux côtés d’Anne Germain, Monique Guérin ou de Jean-Claude Briodin.
Il y avait enfin l’éditrice avisée qui avait appris et intégré comme personne les rouages d’une profession souvent complexe et pas toujours compatible avec des activités artistiques pures, surtout lorsqu’elles sont aussi multiples et diversifiées. Une corde de plus à son clavier n’était pas faite pour la rebuter, et elle aimait plus que tout gagner, mais sans jamais écraser personne. Ses talents parlaient pour elle, et il lui arrivait aussi d’en parler, face à de jeunes auditoires, avec une conviction et une lucidité qui savaient faire la part du don et de la technique, cent fois sur le métier vocal remettre l’accent, la discipline, l’énergie vitale.
A titre plus personnel, nous garderons en effet le souvenir ébloui de sa belle et longue collaboration comme pédagogue à notre « Studio des Variétés », centre de formation et développement d’artistes interprètes créé en 1983 avec le Ministère de la Culture, où elle excella dès le début à traduire et partager son art, et nous permit justement de mieux comprendre et pénétrer les mécanismes de sa profession, l’âme même de cet art. La voir travailler rue Ballu avec plusieurs générations de chanteurs, débutants et confirmés, et maîtriser à ce point son enseignement, leçon de métier autant que de vie, était aussi un spectacle d’une rare qualité, d’une belle humanité, que nous gardons au cœur avec, encore et toujours, son chaleureux sourire.
Car si tout le monde ne connaissait pas son nom, ou du moins son prénom, dans le grand public, tout le monde connaissait ses chansons, ses groupes, ses expériences vocales : cette différence qu’on appelle un style et dont elle avait fait un art, sa « touche Legrand » à elle. D’une certaine façon, chacun avait « sa » Christiane : les jazzmen avec ses légendaires « Double Six » et « Swingle Singers » (Grand Prix du Disque Charles Cros), dont elle fut lead soprano et soliste, à la réputation internationale, sans oublier les Blue Stars, les Barclays, les Quire, et, plus récemment, le « Christiane Legrand trio ». Avec aussi –et d’abord- ses interprétations d’André Hodeir (« Jazz Cantata », « Jazz Groupe »), étonnamment disparu le même jour qu’elle : étranges desseins du destin, qui nous avait déjà ravi Mimi Perrin.
Pour Les cinéphiles, elle était une des voix de Jacques Demy et donc de… Michel Legrand, des « Parapluies de Cherbourg » et des « Demoiselles de Rochefort » à « Peau d’âne », mais aussi l’invitée de nombreuses autres bandes originales. Sans le savoir parfois, nous voyagions avec sa voix au fil de nos salles obscures, mais n’était-ce pas la reconnaître que l’entendre, de la V.F. des « Girls » (Cukor) et de « Mary Poppins » au remake de « La belle et la bête » ? Il suffit de réécouter la B.O. des « Aventuriers », de Robert Enrico, où elle s’envole littéralement en lamento sur les thèmes romantiques de François de Roubaix (scène de l’enterrement sous-marin de Laetitia) pour mesurer sa place –essentielle- dans notre parcours d’auditeur et de spectateur, son rôle dans la bande-son de nos vies depuis un demi-siècle. Sa discrétion et sa puissance en faisaient une de ces « voix de l’âme », dont le fait même qu’elle fût parfois sans visage ajoutait au mystère et à la séduction. « Ce doit être Christiane Legrand ! », se disait-on lorsqu’on succombait au charme d’un aria, d’un choral, d’un scat ou d’une onomatopée, et qu’une larme de swing, même en variété pure, excluait le choix de sa consoeur Danielle Licari, autre chant secret de nos années 60/70. Et l’on se souvient encore d’elle en séance aux côtés de Gilbert Bécaud, Francis Lemarque, Bernard Lubat, Quincy Jones ou Duke Ellington, choriste chez Fontana ou artiste Barclay, chanteuse pour enfants (« Blanche Neige » », « Pinocchio », « Le petit chaperon rouge ») et pour grands (reprises de Kurt Weill).
Les amateurs et compositeurs de musique contemporaine enfin, savent eux aussi ce que ce répertoire essentiel et parfois difficile doit à son engagement vocal et à son caractère exigeant : reprendre ou créér des œuvres de Luciano Berio, Marius Constant, Michel Philipot, John Hawkins, Morton Subotnick, Edgar Varèse n’était pas chose simple. Le réussir à ce point témoigne d’un tempérament et d’une maîtrise exceptionnelle de son art, qu’elle entendait bien explorer et pousser à son maximum, dans ses retranchements. Elle n’était jamais aussi bonne, aussi belle que dans ces moments-là, lorsqu’elle se dépassait (cf « Zazou » de Jérôme Savary, à Chaillot). Ce qui ne l’empêchait pas de collaborer en même temps avec des groupes pop comme le célèbre Procol Harum sur son meilleur album, « Grand Hôtel ». Peu de d’artistes françaises pouvaient en dire autant, et s’en vanter aussi peu, et en regardant derrière le chanteur, le jazzman ou le chef d’orchestre vedette sur les bandes de l’INA, c’est souvent elle qu’on reconnaît, toujours fidèle au poste aux côtés d’Anne Germain, Monique Guérin ou de Jean-Claude Briodin.
Il y avait enfin l’éditrice avisée qui avait appris et intégré comme personne les rouages d’une profession souvent complexe et pas toujours compatible avec des activités artistiques pures, surtout lorsqu’elles sont aussi multiples et diversifiées. Une corde de plus à son clavier n’était pas faite pour la rebuter, et elle aimait plus que tout gagner, mais sans jamais écraser personne. Ses talents parlaient pour elle, et il lui arrivait aussi d’en parler, face à de jeunes auditoires, avec une conviction et une lucidité qui savaient faire la part du don et de la technique, cent fois sur le métier vocal remettre l’accent, la discipline, l’énergie vitale.
A titre plus personnel, nous garderons en effet le souvenir ébloui de sa belle et longue collaboration comme pédagogue à notre « Studio des Variétés », centre de formation et développement d’artistes interprètes créé en 1983 avec le Ministère de la Culture, où elle excella dès le début à traduire et partager son art, et nous permit justement de mieux comprendre et pénétrer les mécanismes de sa profession, l’âme même de cet art. La voir travailler rue Ballu avec plusieurs générations de chanteurs, débutants et confirmés, et maîtriser à ce point son enseignement, leçon de métier autant que de vie, était aussi un spectacle d’une rare qualité, d’une belle humanité, que nous gardons au cœur avec, encore et toujours, son chaleureux sourire.


Adhérez à la Sacem










Envoyer cette page à vos amis

Youtube
Dailymotion
Wat.tv
Facebook
Actualités Sacem
Appli mobiles