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Hommage à André Hodeir

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Novembre 2011
C’est avec émotion et tristesse que nous avons appris la disparition de celui qui fut l’un des pères du jazz français contemporain, tour à tour musicien, compositeur, auteur, écrivain, musicologue et bien sûr sociétaire définitif de notre société, dont il reçut le Grand Prix en 1984 et où tout le monde, à commencer par notre Conseil d’administration, l’estimait infiniment. Sa perte –survenue qui plus est le même jour que celle de son amie et interprète Christiane Legrand- nous affecte au même titre qu’une seconde famille, car de tels hommes, aussi soucieux de leur carrière que de l’évolution de leur art et de leur profession, est rare, en ces grands temps d’individualisme. C’est un talent que de savoir créer, et un autre que de savoir se préoccuper de la création, de ses pairs : on compte sur les doigts de « Django » ceux qui, comme Boris Vian ou André Hodeir, marièrent les deux avec autant de bonheur. André était non seulement de ceux qui faisaient le jazz, et du bon, mais aussi –et c’est plus rare- de ceux qui le pensaient, l’analysaient, le racontaient. Qui le faisaient évoluer, mettant en quelque sorte ses œuvres musicales en accord (parfait) avec ses écrits, sans que les uns ou les autres en pâtissent. Sa disparition à un moment où le statut des arrangeurs évolue à la Sacem est un signe. Nous restent ses œuvres, multiples et diverses, dont la musique et la voix nous parlent au présent, font le lien entre les racines de notre métier et son difficile avenir, nous disent l’importance et la qualité de celui qu’on aurait pu appeler « Mister swing », à l’instar d’une autre œuvre célèbre de notre catalogue.

La seule énumération des musiciens et créateurs avec lesquels cet ancien élève d’Olivier Messiaen, par ailleurs premier prix d’harmonie, de fugue et d’histoire de la musique au Conservatoire, a collaboré laisse rêveur, tant elle retrace en filigrane la genèse de ce genre musical éminemment « live » depuis 70 ans. S’y côtoient ou succèdent André Ekyan, Django Reinhardt, Kenny Clarke, Don Byas, James Moody, Bobby Jaspar, Martial Solal, Pierre Michelot, Raymond Guiot, Donald Byrd, Patrice Caratini, Roger Guérin, John Lewis, autant de partenaires et « passeurs » avec lesquels il adapte le langage be bop à son violon, initialement classique, crée en 1954 le Jazz Groupe de Paris, figure dominante de la scène française durant près de 20 ans, compose et arrange de multiples œuvres avec la même exigence. Une année charnière que 1954 puisque, outre la naissance de son groupe, il y publie un album essentiel (« Essais ») et un ouvrage fondamental (« Hommes et problèmes du jazz »-Flammarion), constitué d’une série d’articles parus dans « Jazz Hot », dont il a été le rédacteur en chef de 1947 à 1951, avant de devenir plus tard celui de « Panorama de la Musique ». Comment ne pas parler ici d’ « homme-orchestre » ?

Car depuis toujours, celui qui collaborera plus tard avec une autre légende du genre, Henri Renaud, a à cœur d’expliquer, d’initier le public au jazz, comme fit un Vilar avec le théâtre : « Introduction à la musique de jazz » (Larousse), « Les formes de la musique » (« Que sais-je ? »), « La musique étrangère contemporaine » (idem), « La musique française depuis Debussy », « Les Mondes du Jazz » (1970, son chef d’œuvre), capable d’écrire aussi bien sur Thelonious Monk que Jean Barraqué, de traduire tant et si bien son amour de la musique en mots qu’il troque à un moment donné l’archet pour la plume. Gagné par la littérature, il s‘essaie alors au conte, au roman historique pour enfants, puis au roman tout court (« Play-back ! »), et à la nouvelle (« Si seulement la vie », « Le rire de Swann »), tout en continuant de réfléchir à haute plume sur le statut, l’avenir du jazz : sur le sens de sa musique, comme on dirait à propos d’une vie. Un hommage au genre que ses pairs lui rendent bien, en enregistrant des albums entiers de ses œuvres (« Kenny Clarke Sextet joue André Hodeir » en 1956, puis « American Jazzmen play André Hodeir » en 1957 avec le gotha du genre, « Martial Solal et son Orchestre jouent André Hodeir » en 1984). Il faut dire qu’en trois décennies, sa contribution à la scène jazz fut énorme : de « Jazz Cantata » pour Christiane Legrand à « Anna Livia Plurabelle », autre cantate créée par Monique Aldebert et Nicole Croisille, et recréée en scène par Patrice Caratini et l’ensemble Cassiopée, de « Bitter Ending » pour huit vocalistes – les « Swingle Singers »- à « Around the blues » pour le Modern Jazz Quartet et « Finnegan’s Wake », de Harvard à l’IRCAM, il explore, peaufine, parfait, usant du studio comme d’un laboratoire.

Et l’on se demande où il trouva le temps de composer en plus pour l’écran : « Une parisienne (Michel Boisrond), « Les tripes au soleil » (Claude-Bernard Aubert), et autres B.O. pour Michel Fano ou le commandant Cousteau !

Est-il besoin d’ajouter que c’est là ce qu’on appelle une vie bien remplie, une carrière exemplaire, un destin passionnant dont on ne sait plus qui, de l’homme ou de la musique, a fait le plus de bien à l’autre : au mot « jazz » dans les dictionnaires spécialisés, on devrait lire en préambule : « voir André Hodeir » ! Et la meilleure réponse à sa disparition, à son éternel questionnement sur la vie d’artiste et la condition du jazzman, sur l’éphémère de l'improvisation et la renaissance de l’arrangement, c’est sans doute de remettre aujourd’hui sur notre platine un bon vieil exemplaire de ses « Vogue sessions » de 1954, une plage d’ « Esquisse 1 » ou de « The Alphabet ». Chacun pourra alors vérifier que, par delà les pages du temps que le vent tourne sur nos pas perdus, André Hodeir reste bel et bien des nôtres, « still crazy and live » avec l’ami Kenny Clarke pour un bon moment !
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