Roland Petit
Lorsque, par delà le formidable homme de scène, nous nous penchons sur l’auteur, nous sommes éblouis par la qualité des œuvres et des êtres avec lesquels il fit son chemin dans notre société : Marius Constant, Darius Milhaud, Georges Auric, Henri Dutilleux, Maurice Thiriet, Jean Françaix, Joseph Kosma, Marcel Landowski, Maurice Jarre, Jean-Michel Damase, Gabriel Yared, Jean-Claude Petit, Richard Galliano, Paul Bonneau, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Louis Amade, Henri Lemarchand, Jean Anouilh, et même le groupe Pink Floyd dont il adapta en 1972 plusieurs titres. Notre Dame de Paris y côtoie Les hauts de Hurlevent, Cyrano de Bergerac, le Fantôme de l’Opéra, l’Ange Bleu, Nana, Carmen, Le Jeune homme et la mort (deux de ses plus grandes réussites), les Demoiselles de la nuit, La Dame dans la lune et le Diable amoureux, Roland Furieux, dans un inventaire qui n’a rien à envier à celui de son ami Jacques et qui fleure bon les grands soirs de Marigny, du Casino de Paris, du Bolchoï ou du Metropolitan Opera. Quel plateau n’a pas frissonné sous le pas de ses créations, narrant mieux que bien des textes, le cri d’un siècle tourmenté ?
Côté SACEM, on se prend à rêver, en ce jour funeste qui l’emporte, de sa Chanson du marin, à remonter sa Rue Montorgueil, cueillir sa Rose des vents et croquer une fois encore avec vous ces diamants de si brillante mémoire, car il fut et demeurera toujours impossible de vous séparer, de prononcer le nom de l’un sans que l’autre ne suive. A revoir son oeil perçant, qui saisissait tout en un instant, captait au fond d’une troupe l’éclat d’un talent à venir, nous renvoyait d’un regard la lumière des Cocteau, Welles, Picasso ou Noureev, de toutes ces étoiles qui traversèrent son ciel et qu’il alluma, selon le mot de Maïakovsky. Mais il faudrait citer aussi, pour rester dans le cadre de notre répertoire, ses –et vos- collaborations avec Guy Béart, Serge Gainsbourg, Jean Ferrat, Michel Legrand ou, bien sûr, Jean Constantin et Bernard Dimey. Car tout était pour lui question de « conjonction de talents », et aucun ne manqua à son appel, dans toutes les disciplines artistiques, tant le novateur se doublait d’un passeur, pour user de mots ici pleinement incarnés.
Des Ballets des Champs Elysées aux Ballets de Paris, puis au Ballet National de Marseille, en passant par l’Opéra de Paris, de Serge Lifar à Jean Babilée en passant par Fred Astaire et Mikhaïl Barychnikov, de Bach à Duke Ellington, cet homme pressé, habité, aussi assoiffé de vie qu’hanté par l’idée de la mort dans sa création, aura tout eu, tout vécu, tout dansé, avec le même souci de mixité, d’intemporalité, de modernité. De jeunesse et d’ouverture. Il nous lègue un extraordinaire héritage, que des générations entières de danseurs et de spectateurs revisiteront avec émoi, exactement comme nous enflamme et nous élève aujourd’hui l’image de Noureev dansant sa mort entre les mains de son vibrant créateur, en 1965. Et l’on ne peut qu’être subjugué devant une carrière qui compléta si bien la vôtre qu’on ne savait plus, au faîte de votre parcours commun, lequel inspirait le plus l’autre pour atteindre un accord si parfait, pour ne pas dire un état de grâce.
Laurent Petitgirard, Président du Conseil d'administration
Bernard Miyet, Président du Directoire


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