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Hommage à Jacques Demarny

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Janvier 2011
Jacques Demarny
C’est avec une profonde émotion que nous avons appris la disparition de Jacques Demarny, le mercredi 12 janvier, dont, avant même que d’évoquer la carrière d’auteur et d’administrateur, toutes deux exemplaires, nous voulons saluer ici l’immense humanité, dans un métier qui en manque parfois.

Car parler de Jacques, c’est d’abord penser à l’homme exceptionnel, chaleureux et droit qu’il fut, aussi fidèle à la parole donnée qu’écrite, capable de faire rimer honneur et auteur sans effet de manche ni de micro, d’écouter la vie –il disait familièrement « voler la rue »-, la mettre en refrain et puis la « rendre aux gens » comme on en allègerait le poids. Il écrivait sur les bonheurs simples, les douleurs muettes, les hommes en proie à l’histoire, ces hasards improbables qu’il tenait pour des rendez-vous, avec authenticité et intensité.

Ce n’était pas par hasard s’il avait d’abord été « Monsieur Loyal », et même, précisait-il, « le dernier Loyal » du cirque Medrano, un vrai sujet de roman, mais aussi et auparavant chansonnier (en duo avec son frère jumeau Jean), homme de radio, de music-hall, de terrain. Homme de l’art, quand celui-ci se conjuguait avec la vie, s’apprenait en coulisses à l’ombre des géants. En ce temps-là, les frères Demarny passaient en vedettes américaines et Brassens en anglaise, et ce n’est pas non plus un hasard si Jacques comprit si bien Piaf, Brel, Cabrel, ces artistes qui sont à la ville comme à la scène : nature. Cet auteur qui préférait le « nous » au « je », parlait plus volontiers de ses confrères que de lui-même, était né pour être leur ambassadeur, passeur, porte-parole : leur administrateur devenu ensuite président de la SDRM, du conseil d'administration de la SACEM (deux mandats), puis président du BIEM, enfin l’un des plus présents de nos présidents d’honneur, également vice-président de notre Comité du Cœur et de notre Société Mutualiste, sans parler de son engagement au sein du SNAC et de l’UNAC. Un gardien du temple qui se serait bien gardé de tout prosélytisme et aura cultivé jusqu’au bout le sens de l’« autre », du prochain. Du frère humain, à la Villon.
Résistant dès l’adolescence, au temps où il faisait ses débuts d’acteur aux côtés de Serge Reggiani (« Le carrefour des enfants perdus », puis « Le bataillon du ciel »), homme orchestre qui chercha longtemps sa voie, et la trouva dans les livres sacrés, homme au service des hommes et artiste passé au service des artistes, il s’employa ensuite à éclairer ses étoiles, porter ses bonnes paroles. Mais il parlait de « ses » chanteurs comme de frères (Enrico Macias), de fils (Daniel Guichard), de compagnons (Gérard Lenorman, Georges Guétary), d’une famille spirituelle où quand on se choisissait, c’était pour toujours, où la poignée de main valait tous les contrats. Sensible jusqu’à l’émotion, il incarnait à l’instar de son ami et confrère Pierre Delanoë une sorte d’éternelle figure patriarcale qui aurait eu chez lui le cœur tendre, la main tendue et le mot qu’il faut quand il faut. Humain, trop humain, comme aurait dit l’autre, il donnait une belle gravité à la voix des sages, savait transmettre ces choses qui se passent de commentaire, s’écrivent entre les lignes. Réécouter à ce titre ses chansons les plus intimistes (« Dis moi ce qui ne va pas », pour Enrico, « Je n’ai pas le cœur à sourire » et « Je t’aime tu vois » pour Daniel, « J’veux pas l’savoir » pour Bibie) est la meilleure illustration possible de ses qualités, ce mélange permanent de pudeur, d’impatience, d’attention et d’acuité qui le caractérisaient. Il savait écouter, retenir, et se souvenir. Il aimait raconter et ne promettait rien qui ne pût être tenu, conscient de cet engagement qu’est par définition la vie, du poids des mots dans une vie d’auteur.

Imparable, sa carrière reste indissociable de celle d’Enrico, « Gaston » ou « le pied-noir », comme il disait : si l’un en était le son, l’autre en était le sens, et leur collaboration donna la parole à tout un peuple, une nation déracinée : les rapatriés, et autres enfants de la diaspora. Personne n’avait ainsi chanté l’exil, l’exode : « J’ai quitté mon pays », « Au talon de ses souliers », mais aussi l’humanité, à tous les sens du terme : « Enfants de tous pays », « Les gens du nord » (devenu son titre phare), « Les millionnaires du dimanche », « Mon coeur d’attache ». Personne n’avait utilisé avec autant de chaleur les mots « soleil », « fraternité », « paix », « enfant », « femme », « amour ». Jacques avait le sens des familles, des valeurs et des traditions. Ce qu’on appellerait aujourd’hui un supplément d’âme, et qui n’est jamais que le respect dû à la vie. Il savait vous parler dans les yeux, peser ses mots comme ses silences, était de ces êtres qu’on retient, qu’on les appelle justes ou élus, parce qu’ils parlent de l’invisible, brûlent de passions telluriques, comme les volcans de son Massif Central, sa terre d’adoption.


Bon parolier, et reconnu comme tel par ses pairs (cf Grand Prix Chanson 2007 à la SACEM, catégorie créateur) et par le public, il eût fait un grand directeur artistique. Bon vivant, il cachait un grand mystique. Affectueusement surnommé « le colonel » par ses proches, il était tout le contraire d’un commandeur, ne confondait jamais droiture et raideur. Amateur de bons mots, de bons crus, de bons refrains –les vrais, ceux qui parlent aux gens de l’intérieur-, il avait toujours une attention, un regard pour chacun. Rien de ce qui était humain ne lui était indifférent, et à ce titre, ses textes sur la Shoa (« Six millions de larmes »), le conflit israélo-palestinien (« Un berger vient de tomber »), la décolonisation (« Non je n’ai rien oublié »), la paix (« Noël à Jérusalem »), le couple (« La femme de mon ami », « Avant toi, après toi », « Le bonheur de vivre en commun », « Vieillir ensemble »), et tout simplement le bonheur de vivre (« J’appelle le soleil ») ont beaucoup participé de la vie de notre peuple, de notre histoire. Plus d’une fois, il fut la voix du déshérité, le cri de l'opprimé (« Est-il un ennemi », « Malheur à celui qui blesse un enfant », « Le fusil rouillé », « Ce n’est pas à Dieu que j’en veux »). L’auteur qui pensait aux autres, et avait à cœur de le leur dire, simplement, à hauteur d’homme. Qui évoquait ses compagnons de route –Martial Ayela, Jean Claudric, Jo Moutet…- avec une jouissance volubile, des larmes de bonheur dans les yeux. Qui vous appelait quand les choses n’allaient pas pour vous et savait transmettre la meilleur part de ses propres douleurs, celle qui vous donne foi. A ce titre, le connaître était un privilège, car il ressemblait à son œuvre : il allait au droit au coeur.

En ce moment si douloureux, auquel il avait su se préparer et nous préparer, lui qui prononça l’oraison funèbre de tant de ses pairs, de nos aînés, d’Eddie Marnay à Jean Dréjac et Max Amphoux, nous pensons à lui avec la même intensité, la même générosité, la même espérance : comme il nous l’a appris. Il était de ces êtres qui grandissent leurs semblables, et ses mots, portés par la plus belle voix du sud, n'ont pas fini de faire du bien autour d’eux. Sa disparition nous éprouve en même temps qu’elle nous élève, en nous montrant une dernière fois le chemin, cette route inspirée qui va de Louis Amade à Jean Dréjac, ses pairs et ses frères, et se grave parmi ces constellations qu’il aimait à explorer, la nuit sur ses chers monts d’Auvergne, et où il avait à cœur de nous guider, tel un berger dont nous guetterons désormais la bonne étoile. Car Jacques, à n’en pas douter, restera une flamme dans nos cœurs et un exemple dans nos vies : un homme qu’on aurait souvent aimé être.

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