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Hommage à Claude Delécluse

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Janvier 2011

Claude Delécluse (1920/2011) : un auteur s'est tu

« Les amants d’un jour », « Deux enfants au soleil », « Que c’est beau la vie » : Tout le monde connaît les succès de « Senlis-Delecluse », comme disaient les pochettes de disques. Mais si Michelle Senlis a souvent donné des interviewes, notamment à la Sacem (Notes), on a rarement entendu la parole de Claude Delecluse, qui vient de s’éteindre. Une parole qui était pourtant d’or lorsqu’elle était portée par Edith Piaf, Jean Ferrat, Jacqueline Dulac, Juliette Gréco, Isabelle Aubret, et plein d’autres, et témoignait d’un des plus beaux styles de la chanson française, à ranger aux côtés des Dréjac, Dimey, Marnay : dans la cour des grands.

Des chansons autant à lire qu’à entendre, à vivre qu’à écouter, tant elles tenaient du tableau impressionniste, de la scène de vie, et s’inscrivaient en nous comme des souvenirs personnels : le verre que Piaf brisait en scène à la fin des « Amants d’un jour » a fait tressaillir des millions d’auditeurs et de spectateurs, et n’a jamais été égalé. Et leurs plumes se fondaient si bien qu’on arrivait à les confondre, tant sont rares les écritures à quatre mains (Delanoë-Lemesle, par exemple), particulièrement au féminin. Elles en furent les pionnières, à une époque où écrire seule n’était déjà pas chose évidente, où les femmes étaient plus volontiers interprètes que créateurs. Mais quelle était la part de l’une et de l’autre, en l’occurrence Claude, disparue le 26 janvier dernier ?

C’est dans les cercles littéraires que Claude rencontra Michèle, et au 67 bis boulevard Lannes, chez Edith Piaf, qu’elles connurent le succès : « C’est à Hambourg », les fameux « Amants d’un jour » déjà cités et « Comme moi ». Mais c’est par un titre signé de la seule Claude que Jean Ferrat devint réellement célèbre, et pas le moindre : « Deux enfants au soleil ». Pour lui, elle avait déjà écrit « Restera-t-il un chant d’oiseau ? » et « D’où que vienne l’accordéon », et elle lui offrirait plus tard une de ses plus belles chansons, magnifiquement orchestrée par Alain Goraguer : « Raconte-moi la mer ». Un chef d’œuvre du genre, témoignant à merveille de sa poésie délicate et lyrique : « Raconte-moi la mer/Dis-moi le goût des algues/Et le bleu et le vert/Qui dansent sur les vagues/La mer c'est l'impossible/C'est le rivage heureux/C'est le matin paisible/Quand on ouvre les yeux/C'est la porte du large/Ouverte à deux battants/C'est la tête en voyage/Vers d'autres continents/C'est voler comme Icare/Au devant du soleil/En fermant sa mémoire/A ce monde cruel/La mer c'est le désir/De ce pays d'amour/Qu'il faudra découvrir/Avant la fin du jour… ».
Et c’est aussi par un superbe texte de Claude, « Lorsqu’on est heureux », que leur interprète féminine favorite, Jacqueline Dulac, entra dans la carrière sur l’accordéon diatonique de Francis Lai. Suivraient « Les oiseaux d’Amsterdam », « Ballade pour celui-là », « Dans le cœur des poètes » et bien d’autres. Et par une chanson composée et coécrite par elle, « Y’avait Fanny qui chantait » qu’Hugues Aufray fit ses premiers tours sur nos électrophones : une des premières œuvres à évoquer en filigrane et en direct la guerre d’Algérie, vue à travers le blues des appelés.

Mais la plupart des autres grandes chansons de Claude (qui, pour la petite histoire, se prénommait aussi Edith, comme par prémonition) furent décidément écrites et signées par le tandem, et garderont donc leur mystère créatif entier, comme émanant d’un seul auteur bicéphale : divise-t-on le talent ? Sépare-t-on Senlis de Delecluse ? Non, bien sûr, et désormais moins que jamais. Leurs titres, connus ou à connaître, parlent autant à la mémoire qu’à l’imagination, témoignant d’une élégance et d’une sensibilité exceptionnelles qui ne cède à aucune concession ou compromission : « Les noctambules » et « L’homme à l’oreille coupée » (Jean Ferrat), « Les amoureux du nord », « Tombe un cheval noir », « Londres ce soir », « La neige est si blanche », « Il pleut sur les amandes », « Jenny la chance », « Le ballon bleu », « Je connais des prisonniers », autant d’œuvres à redécouvrir comme on relirait Reverdy, Mac Orlan, Carco. Et ce n’est pas un hasard si « leurs » compositeurs s’appelèrent Marguerite Monnot, Jean Ferrat, Léo Ferré, Francis Lai, Paul Misraki, Mireille , et si la Sacem couronna Claude par deux fois, en 1963 (Grand Prix de la Chanson), et en 2002 (Prix André-Didier Mauprey) avec Michèle pour leur carrière commune… Si les auteurs saluaient bien bas ces deux « écrivains de chansons » brillant autant par leur harmonie et leur talent que par leur discrétion légendaire.
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